Transcription
T'as vu, c'est Alice de La Boîte à Bac. Alors aujourd'hui, j'ambitionne de réfléchir avec toi sur une notion qui nous préoccupe tous, à savoir la notion du bonheur. Et oui, nous savons quand même très, très peu rêvé d'avoir une vie pénible, non ? Et je suis sûr que tu aimeras même cette vidéo directement si je parviens à t'expliquer ici comment accéder au bonheur. Bon, c'est pas facile, mais on peut essayer, ça coûte rien.
Dans cette vidéo, tu découvriras la définition du bonheur et la problématique qu'elle contient. On se demandera si le bonheur dépend de nous ou non, si le bonheur est une affaire de désir, si la politique veut le bonheur des citoyens et enfin, à quelle forme de bonheur on peut aspirer aujourd'hui dans notre existence. Et tu peux même t'abonner au bonheur juste là, en bas à droite.
Mais trêve de plaisanterie, et voyons tout d'abord la définition que l'on s'accorde à donner du bonheur.
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Généralement, on définit le bonheur comme un état stable de satisfaction complète, dont découle un sentiment de plénitude et de béatitude. Or, de cette vision du bonheur qui décrit le bonheur comme un état stable et durable, découle le premier problème qui sous-tend la notion. En effet, comment concevoir le bonheur autrement qu'un idéal stable et désincarné dont on ne peut faire l'expérience dans l'existence, alors que la vie est changeante, parsemée d'obstacles et d'embûches ? En d'autres mots, à quoi bon réfléchir sur quelque chose qui n'existe pas, ou ne risque-t-on pas de souffrir si longtemps à la simple recherche de quelque chose que l'on ne peut pas atteindre ?
Un des premiers philosophes à avoir pointé l'impossibilité de définir le bonheur est Kant. Pour le philosophe, le bonheur est un idéal, non pas de la raison qui nous permet de connaître ce dont on fait l'expérience, mais de l'imagination, à savoir qui nous permet de nous représenter des choses qui n'existent pas. Pour Kant, le bonheur est impossible à définir de façon générale, car il est affaire d'empirisme, à savoir d'expérience propre à chacun. Pour l'un, en effet, le bonheur, c'est de perdre du poids, alors que pour l'autre, ça va être de manger du chocolat.
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Dérivé du latin "bonus" (bon) et "heure" (heure), il s'est transformé en bonheur en ancien français. Dans l'Antiquité, il est donc l'acteur de chance, il ne dépend pas de nous mais du sort. Au bonheur peut succéder malheur et malchance, ces différents états résultant que des caprices du sort. Pour les anciens, le bonheur, c'est donc un don du ciel, une chance, ce qu'ils appelaient la fortune. Or, rester dans la passivité, un peu comme la Belle au Bois Dormant qui attend que son prince charmant la délivre, admet que c'est une position qui est intenable.
Pour contrer cette conception fataliste du bonheur, les démolistes stoïciens proposent une solution pour faire dépendre le bonheur entièrement de nous. Au passage, je te rappelle que le démolisme est une doctrine qui a pour objet central le bonheur. Ainsi, pour le sage stoïcien, pour que l'homme ne soit plus le jouet du sort et puisse accéder à une vie heureuse, il lui suffit de souhaiter que les choses arrivent comme elles arrivent. Bon, c'est plus facile à dire qu'à faire, tu me diras. Et d'autre part, est-ce que ça n'implique pas de nier nos aspirations profondes ? Or, aujourd'hui, nier nos aspirations profondes, on est d'accord, ce n'est pas non plus possible.
Plus réaliste et morale, la conception d'Aristote fait dépendre notre bonheur de la vertu. Pour lui, il convient de distinguer le bien du mal et de n'accomplir que les actions qui sont bonnes. Ainsi, de l'attitude vertueuse découlerait une satisfaction intérieure dont dépendrait notre bonheur. Bon, ok, ça semble plus réaliste que les stoïciens, mais c'est un peu restrictif quand même, non ?
Dans la lignée des philosophes qui considèrent que le bonheur découle de notre attitude, on trouve aussi les Épicuriens. Pour Épicure, qui propose un hédonisme modéré, le bonheur est indissociable du plaisir. Mais bon, on est d'accord, il ne s'agit pas de boire jusqu'à plus soif, ni de manger et de s'en mettre plein la panse.
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Au contraire, pour Épicure, il s'agit de faire un tri des plaisirs. Le bonheur étant ataraxie, à savoir la conséquence de l'absence de troubles, il s'agit pour le philosophe de ne profiter que des plaisirs naturels et nécessaires : boire, se reproduire, manger, dormir. En réalité, de ne profiter que de ses besoins et de temps en temps s'octroyer des plaisirs naturels mais non nécessaires : boire un verre de bon vin ou manger un mets, et d'ignorer les plaisirs naturels et non nécessaires tels que l'ambition, la gloire ou la richesse, car ceux-ci, au même titre que le désir, sont insatiables et peuvent engendrer de la souffrance. Bon, ok, mais à moins de vivre reclus dans une grotte, on a quand même peu de chances de pouvoir appliquer ce que préconise Épicure.
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Nombre de philosophes considèrent que le désir est la cause de notre malheur et que par conséquent, pour atteindre le bonheur, il suffit de supprimer, d'éradiquer le désir. De l'étymologie du terme, on constate que le désir exprime la nostalgie d'une étoile ("desidero"), il indique la perte douloureuse d'un astre ("sideris"). Fascinant, ainsi, la signification du désir, de par son étymologie, peut s'exprimer comme le regret d'un joyau merveilleux autrefois contemplé. L'association du désir et de la souffrance est illustrée parfaitement dans le mythe des Danaïdes, conté par Socrate à Agathon, dans le Gorgias. Au sein de l'histoire des tonneaux percés, un homme qui chercherait à être heureux en voulant satisfaire ses désirs serait condamné à s'épuiser à remplir un tonneau percé et donc à la souffrance. Le désir est en permanence illimité et irréductible.
On retrouve également l'idée qu'il vaut mieux renoncer à ses propres désirs plutôt que de vouloir changer l'ordre du monde chez Descartes et les stoïciens. En effet, le monde ne possédant pas assez de richesses pour satisfaire tous mes désirs, il vaut mieux, selon les penseurs, y renoncer afin de ne pas souffrir. Et pour conclure sur les philosophes qui déprécient le désir, on peut citer la vision la plus pessimiste de tous ces penseurs, qui est celle de Schopenhauer. Pour le nihiliste, le vouloir-vivre ou notre désir est ce qui cause notre douleur et ce qui divise les hommes. Il faut donc le faire taire à tout prix et trouver un refuge dans l'art, qui seul peut apaiser notre souffrance. Bon, c'est un peu moral, n'est-ce pas ? Très porteur comme vision, non ? Et puis, c'est pas facile d'avancer quand on nous dit "fais pas ci, fais pas ça, fais pas ceci, fais pas cela".
Chez Spinoza, plus optimiste, Spinoza pense au contraire que le désir est l'essence même de l'homme et que la joie qui découle de sa satisfaction est le signal du passage d'une moindre à une plus grande perfection. On trouve la même conception positive chez Nietzsche, pour qui le désir, qu'il nomme volonté de puissance, est un élan vital, une force créatrice et donc un des vecteurs du bonheur.
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Bon, ok, c'est plus porteur et plus joyeux comme vision. Mais pour que le bonheur soit accessible à l'homme, faut-il encore que la politique s'en préoccupe et nous permette d'y accéder ?
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Si le bonheur réside dans la tolérance, la pratique d'activités choisies, ou encore le fait de cultiver son jardin, pour Voltaire dans Candide, encore faut-il construire une société qui nous permette à tous d'être heureux. Les États démocratiques, en tentant de privilégier l'expression des libertés individuelles, semblent aller dans ce sens. Mais l'idéal d'un bonheur collectif, qui apparaît selon juste au moment de la Révolution française en Europe, peut-il vraiment être conciliable avec le bonheur individuel ? Il semblerait, puisque c'est à l'initiative de l'Empire puis de la République que sont instaurés en France les congés payés. C'est d'abord Napoléon III, en 1853, qui les accorde par décret au seul bénéfice des fonctionnaires, puis le Front Populaire, en 1936, qui les généralise à tous. Grâce aux congés payés, les Français peuvent désormais partir en vacances et s'adonner à leurs loisirs, ce que la publicité ne va pas tarder à associer à l'idée du bonheur.
En quoi elle n'a pas complètement tort, vu que en vacances, chacun est libre de faire ce qu'il souhaite. Et là, on retrouve l'association du désir et du bonheur. On peut tout à fait, par exemple, méditer, pratiquer la philosophie ou marcher seul en pensant à la philosophie d'Albert Camus dans La Peste. Même si, évidemment, dans la réalité, c'est plutôt ça qui se passe.
Mais voilà, les intérêts des États, même démocratiques, vont parfois à l'encontre des intérêts des individus. Ainsi, la société de consommation, si soucieuse de nos loisirs, n'a pas hésité un instant à instrumentaliser nos désirs à l'aide de marketing ou de publicités, en y voyant un moyen de croissance et d'enrichissement. Elle tolère le bonus de l'us, le mensonge léger qui consiste à valoriser avec excès les qualités d'un produit, ou encore les images subliminales, ces images que l'on insère dans les publicités à l'insu du spectateur, ou encore favorise le crédit qui pousse l'individu à la consommation. La recherche du bonheur que la société associe à la consommation devient ainsi aliénante pour l'individu. L'homme n'est plus à l'origine de ses désirs, qui sont créés de toutes pièces par la société, qui n'a qu'un seul but : s'enrichir.
Bon, avec la société de consommation, on voit bien que la politique n'est pas à l'abri de ne pas pouvoir concilier ses intérêts personnels et les intérêts des individus. Mais alors, si les intérêts des politiques divergent des intérêts individuels, si pour la philosophie le bonheur est un état permanent dont on ne peut faire l'expérience et donc impossible, et qu'il faut toujours le rattacher à des notions secondaires tels que le désir, le plaisir, et cetera, à quelle forme de bonheur pouvons-nous espérer aujourd'hui ?
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Pour la psychanalyste Élisabeth Roudinesco, le bonheur est aujourd'hui plus affaire de psychologie que de philosophie. Le politique et la philosophie auraient ainsi peu à peu laissé place à la psychologie et à l'individualisme. Par exemple, dans "Avatar" de Théophile Gautier, Octave, un jeune homme qui a tout pour être heureux : il est jeune, il est beau, il est riche, et c'est sombre peu à peu dans le désespoir et l'ennui. De ce récit, on comprend que le bonheur n'est pas affaire de général mais d'individus. En effet, il n'y a pas de recette toute faite du bonheur. On ne peut pas dire qu'être riche rend heureux, être jeune heureux, ou être beau heureux. Mais le bonheur implique la connaissance de soi et de ses aspirations profondes et personnelles. Une fois la question de pouvoir subvenir à ses besoins réglée, le bonheur pourrait consister, selon Freud, à être parvenu à régler suffisamment ses conflits intérieurs afin de pouvoir aimer et travailler. Indissociable de la présence chaleureuse d'autrui ou de compagnons de route, il serait aujourd'hui, contrairement à l'Antiquité, indissociable de la praxis, c'est-à-dire de l'action. Il résulterait aussi d'une activité choisie et peut-être aussi d'actes d'aide envers autrui, ce qui agrandirait considérablement le type de soi-même. Sorte de quête et graal de nos sociétés actuelles, souvent difficiles à atteindre et malmenées par les affres de l'existence, les renoncements, les deuils, les échecs, et cetera. Le bonheur semble aujourd'hui être davantage associé au bien-être, à la joie, à la confiance, à la force d'exister dont parle Spinoza et qui nous assure de vivre les obstacles comme l'occasion d'accroître notre propre personne. Ainsi, si vivre dans un état de bonheur permanent n'est pas possible, avoir une vie heureuse, portée par la joie, le désir, le bien-être et la confiance, semble être un objectif aujourd'hui tout à fait accessible. Et ma foi, c'est tant mieux, et ce pour notre plus grand des bonheurs.
Voilà, la vidéo sur le bonheur est terminée. J'espère que ça t'a plu, ou que ça t'aidera dans l'existence. N'hésite pas à la liker et à me retrouver sur d'autres vidéos de philo sur notre site, La Boîte à Bac point fr.
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