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LA RELIGION NOUS EMPÊCHE-T-ELLE D'ÊTRE MORAUX ? - Religion et morale (2/2) - Grain de philo #3

Monsieur Phi13:00

Transcription

Imaginez qu'alors que je me balade près d'un lac, il y a un enfant qui se noie et qui appelle au secours. Du coup, n'écoutant que mon devoir, je plonge et je vais le sauver. Qu'est-ce que vous pensez de mon action ?

Bah, je dirais que tu as bien fait, hein. C'est sûr, c'est une belle action, bravo.

Maintenant, même scénario, sauf que à côté du lac, il y a une sorte de milliardaire tout-puissant qui, pour je ne sais quelle raison, ne peut pas aller sauver lui-même l'enfant. Et qui, avant que je fasse quoi que ce soit, me dit : "Et toi là, si tu passes ton chemin sans sauver l'enfant, j'ai des potes qui vont te retrouver et te péter les genoux. Et par contre, si tu le sauves, là, je te donne un million de dollars cash. Et même si tu veux, je fais tuer une star si tu veux un rôle dans le prochain Star Wars, il y a pas de problème." Donc voilà, tu es prévenu. Soit tu sauves l'enfant et tu es riche, et ses lèvres, soit tu passes ton chemin et on te pète les genoux. Bon, maintenant, tu fais ce que tu veux, hein, tu es libre. Et on va admettre que j'ai vraiment toutes les raisons de croire ce type. Bon, et aussi que l'enfant ne s'est pas noyé pendant qu'il me racontait tout ça. Qu'est-ce que je fais ?

Du coup, bah, je tiens à mes genoux, et je vous avouerai que je dirai pas non à un million de dollars et à un rôle dans le prochain Star Wars. Du coup, je plonge et je sauve l'enfant. Et cette fois, qu'est-ce que vous pensez de mon action ?

Je pense que tu avais juste pas le choix, et que tu as gagné un million de dollars de façon un petit peu facile. Et tu pourrais pas me féliciter tout simplement ? J'ai quand même sauvé un enfant dans l'histoire.

Ouais, bravo, bravo. Mais tu vas quand même jouer dans le prochain Star Wars, et ça, ça me fout les glandes. Et voilà, on va penser que j'ai agi par intérêt, pour pas me faire péter les genoux et pour devenir riche et célèbre. Et honnêtement, c'est vrai. Peut-être que j'aurais plongé même si le milliardaire m'avait rien dit. Mais une fois qu'il me menace de me péter les genoux et me promet un million de dollars et un rôle dans Star Wars, et bah oui, c'est aussi à ça que je pense au moment où je vais plonger pour sauver l'enfant. J'y peux rien, la menace et la récompense sont juste, juste trop grandes, trop importantes pour que je puisse en faire abstraction. Du coup, effectivement, je peux pas dire que j'écoutais que mon devoir au moment où je plonge pour sauver l'enfant.

Bon, mais en fait, c'est quoi le rapport avec la religion, sinon ? Hm. Je pense que ce n'est pas trop difficile à deviner. En fait, la religion fait qu'on est systématiquement dans un scénario qui ressemble plutôt au second, avec un milliardaire, qu'au premier. Sauf qu'à la place d'un milliardaire qui menace de vous péter les genoux et vous promet des richesses, on a un Dieu qui fait mieux encore. Il vous promet un bonheur éternel si vous agissez comme il faut, et sinon, ce sera une éternité de souffrance. Hm, subtile.

[Musique]

Parallèle. Alors, c'est curieux, parce que dans le premier cas, quand il y a pas de milliardaire pour me menacer ou me promettre quoi que ce soit, on est d'accord pour dire que mon action de sauver l'enfant, elle est belle, elle est noble, elle est vraiment morale. Tandis que dans le second cas, on voit juste un type qui agit en fonction de ses intérêts, et du coup, ça donne pas vraiment l'impression d'avoir agi moralement. Et pourtant, là, dans les deux cas, c'est bien exactement la même. Pour finir, je plonge et je vais sauver l'enfant, et c'est la bonne chose à faire dans tous les cas. Ce qui change entre les deux scénarios, en fait, c'est l'intention d'après laquelle j'agis. Dans le second scénario, j'ai un intérêt très grand à sauver l'enfant, j'en tire de grands bénéfices, et du coup, il est clair que ça participe à mon intention de sauver l'enfant. Tandis que dans le premier scénario, non, il ne semble pas que j'ai un intérêt particulier à sauver l'enfant. Si je le fais, c'est juste parce que je me dis que c'est la bonne chose à faire. Et ça nous amène à une idée très importante pour ça : savoir si une action est vraiment bonne, il est important de regarder l'intention d'après laquelle on a agi. Il faut que cette intention, ou cette volonté, soit bonne. Une bonne action, c'est avant tout une action issue d'une bonne intention, d'une bonne volonté.

Alors, honnêtement, tous les philosophes ne sont pas d'accord sur ce point, mais il faut avouer que c'est une idée qui est très intuitive, tellement intuitive que c'est passé dans le langage courant. Lorsqu'on dit "c'est l'intention qui compte", ah oui, quand on reçoit un cadeau tout pourri et qu'on dit "bah, c'est l'intention qui compte". Voilà. L'idée, c'est que l'action d'offrir est une bonne action dès lors qu'elle était faite dans une bonne intention, dans l'intention de faire plaisir, peu importe que le cadeau fasse effectivement plaisir ou pas.

"Oh, une serpillère, c'est formidable Thérèse, je suis ravie."

Écoutez, le philosophe qui a défendu cette idée sur la morale, c'est le philosophe allemand des Lumières, Emmanuel Kant, ou Kant si on le dit à l'allemande, mais je vais faire mon français et dire juste Kant. Son grand texte sur la morale, "Fondement de la métaphysique des mœurs", commence justement par cette phrase : "De tout ce qu'il est possible de concevoir dans le monde, et même en général hors du monde, il n'est rien qui puisse sans restriction être tenu pour bon, si ce n'est seulement une bonne volonté." En gros, le seul truc vraiment bon, c'est une bonne volonté.

Mais une bonne volonté, c'est quoi, me direz-vous ? Mais une bonne volonté, c'est quoi ? Pour l'expliquer, revenons aux deux scénarios où je sauve l'enfant. Dans le scénario où un milliardaire me menace et me promet des récompenses faramineuses, on a vu qu'il est clair que mon intérêt entre en jeu dans ma décision de sauver l'enfant. C'est-à-dire que j'agis d'après ce que Kant appelle un impératif hypothétique. Je me dis : "Si je veux garder mes genoux et si je veux gagner un million de dollars, alors il faut que je sauve l'enfant." Ça, c'est agir d'après une volonté intéressée, une volonté égoïste au fond, et non une volonté bonne. C'est un peu comme rendre un service en ayant seulement en tête l'idée de demander ensuite un service en retour. À ce moment-là, on n'agit pas par bonne volonté, c'est juste un calcul intéressé.

Une bonne volonté, ce serait donc au contraire une volonté qui ne fait pas un tel calcul, une volonté désintéressée. Et justement, dans le premier scénario, je sauvais l'enfant sans que personne me menace de rien, ni ne me promette rien. Mais du coup, pourquoi je le faisais en fait ? Et bien, on peut croire que je le faisais seulement par devoir, parce que je me disais que c'est la bonne chose à faire. Autrement dit, j'agissais d'après ce que Kant appelle un impératif [Musique] absolu. Je me disais pas : "Il faut que je sauve l'enfant pour avoir telle ou telle récompense." Je me disais seulement : "Il faut que je sauve l'enfant. Je dois sauver l'enfant. Je le dois tout court." En somme, la volonté est bonne parce qu'elle est désintéressée, c'est-à-dire qu'on n'agit que par devoir.

Bon, je vais pinailler, mais quand même, il y a une question qui me turlupine. En fait, comment tu sais que c'est ton devoir de sauver l'enfant ? Parce que toi, tu le ferais pas, peut-être ? Non, j'ai pas dit ça. Mais comment tu le sais ?

Bon, c'est une bonne question. Qu'est-ce qui détermine exactement le contenu du devoir ? À vrai dire, c'est très compliqué, et les philosophes sont loin de s'accorder sur ce genre de question. Et y répondre de façon précise, he, même simplement présenter le point de vue de Kant, ça demanderait beaucoup plus qu'un épisode. Mais en tout cas, ça paraîtra clair à tous, du moins je l'espère, que dans la situation du lac, il est de notre devoir de sauver l'enfant. Donc, admettons ce point, et laissons pour une autre fois la question de savoir comment déterminer qu'est-ce qui est en notre devoir. Ça nous emmènerait trop loin de la traiter. Et je voudrais maintenant revenir à Dieu et à la [Musique] religion.

On a vu la dernière fois que dans les religions monothéistes, Dieu commande toutes sortes de choses, et notamment, il nous commande globalement de nous comporter de façon morale. Donc, si tu crois en Dieu, tu crois que Dieu te commande de sauver l'enfant dans la situation du lac. Et le truc, c'est que quand Dieu commande, il tient une énorme carotte et un énorme bâton. Il peut te promettre un bonheur éternel si tu obéis, et des souffrances éternelles si tu [Musique] désobéis. Du coup, si tu crois que Dieu existe et qu'il te commande de sauver l'enfant, et si tu vois derrière ce commandement cette menace et cette récompense, tu vas pas juste dire qu'il faut sauver l'enfant parce que c'est la bonne chose à faire. Tu vas surtout te dire que tu dois le sauver pour éviter de te retrouver en enfer et pour garder une chance d'aller au paradis. Du coup, l'action de sauver l'enfant, elle devient intéressée, puisque tu vois Dieu derrière qui agite sa carotte et son bâton.

Je suis pas très à l'aise avec ce concept de carotte et de bâton. Alors, on pourrait se dire qu'on y pense pas forcément. Mais si tu crois vraiment en Dieu, si tu es convaincu de son existence, l'enjeu est tellement énorme que tu ne peux pas en faire abstraction. On a vu avec l'exemple du milliardaire que la punition et la récompense qu'il prend, promet, sont déjà tellement grandes qu'on voyait mal comment ça ne pourrait pas influencer notre décision de sauver l'enfant, et ça faisait que l'action nous semblait immédiatement intéressée. Et si on admet que Dieu existe, c'est un peu comme si ce milliardaire était toujours là au moment de tous nos choix, et il nous menace de nous péter les genoux, mais pour l'éternité, si on se conduit mal, et de nous rendre éternellement heureux si on se conduit bien. De toute évidence, ça fout encore plus la pression et ça influe encore plus sur nos décisions. Du coup, dans une vision religieuse des choses, chaque fois qu'on fait une action qui est conforme au devoir, en fait, on ne l'a fait pas par devoir, mais par intérêt. L'action vient donc d'une volonté intéressée et non d'une volonté bonne, et donc l'action n'est pas vraiment morale. Pour être capable d'une action morale, c'est-à-dire d'une action accomplie par devoir seulement, il faut ne pas se représenter Dieu qui récompense et qui punit. Il faut ne pas croire que Dieu existe. Donc, seuls les athées, ou tout au moins ceux qui doutent raisonnablement de l'existence de Dieu, sont en mesure d'agir vraiment moralement. Ça, c'est au fond une conséquence directe de la pensée kantienne, selon laquelle une volonté bonne, c'est une volonté désintéressée.

Mais tu ferais pas un petit peu dire à Kant ce qu'il ne dit pas en fait ? C'est quand même pas un défenseur de l'athéisme, Kant.

Alors, c'est vrai qu'il ne le dit pas comme ça, mais cette idée, on peut quand même en trouver des traces ici ou là. Et par exemple, j'aime citer ce savoureux extrait des "Leçons sur la théorie philosophique de la religion" : "Supposons que nous puissions atteindre une connaissance de l'existence de Dieu par l'expérience, alors toute moralité disparaîtrait. Dans chaque action, l'homme se représenterait immédiatement Dieu comme celui qui récompense ou qui venge. Cette image s'imprimerait involontairement dans son âme, et à la place des motivations morales interviendrait l'espoir d'une récompense et la crainte d'une punition." L'idée de connaître Dieu par une expérience directe, ça peut vraiment faire penser à l'expérience de la foi. Du coup, ce que dit ce petit extrait, c'est très clairement que si vous avez la foi, et bien vous n'êtes plus en mesure d'agir moralement. L'idée que Dieu récompense et punit vos actions sera toujours présente, et donc vous ne pouvez plus agir que par intérêt, par crainte d'une punition et par espoir d'une récompense.

Ce côté intéressé de l'action morale dans la religion est vraiment très présent si on y prend garde. Et pour l'illustrer, j'ai envie de vous citer la Bible. Non, un tweet du Pape François. Oui, le Pape est moderne, il est sur Twitter. Le 10 juillet 2014, le Pape tweetait : "Ne craignez pas de vous jeter dans les bras de Dieu, quoi qu'il vous demande, il vous le rendra au centuple." Au centuple, c'est-à-dire multiplié par 100. Et cette idée n'a rien d'original, on en trouve des traces dans des tas de passages des textes sacrés. D'ailleurs, c'est presque passé dans le langage populaire, comme la réponse que fait le mendiant à celui qui lui donne l'aumône : "Tiens, maintenant, oh merci, Dieu vous le rendra au centuple." Si vous prenez cette idée au sérieux, vous vous rendez compte que donner aux œuvres de charité, c'est comme un placement en fait, et un placement super rentable. 10 000 % de rendement, c'est énorme. Même Bernard Madoff, il osait pas promettre autant. Vous faites l'aumône d'un euro pour vous faire rendre 100 euros par Dieu, c'est cool. Et ouais, on a les meilleurs taux. Bah attends, je suis tout-puissant quand même. C'est la moindre des choses.

Quand vous y réfléchissez, l'idée que Dieu rendra au centuple, ça annule complètement le côté moral, le côté généreux des actes de charité. En fait, en somme, qu'y a-t-il de si beau, de si sublime, de si moral dans les actions des saints ? Si ceux-ci avaient la foi et donc étaient persuadés que par leurs actions, ils étaient en train de gagner une place au paradis. Le martyre, c'est rien de plus qu'un calcul égoïste. Souffrir sur terre un temps limité pour s'assurer une éternité de bonheur et s'éviter une éternité de souffrance.

En conclusion, la religion nous force certes à agir de façon conforme à nos devoirs moraux, mais elle fait aussi que ce n'est pas seulement par respect envers ses devoirs moraux que nous nous conduisons ainsi. La crainte de la punition divine et la promesse de la récompense sont des leviers si puissants que ça place forcément un intérêt égoïste au-dessus de toute action. Voilà pourquoi, si comme Kant vous pensez que agir moralement, c'est avant tout agir de façon désintéressée, et bien croire en Dieu, être persuadé que Dieu existe et nous juge pour nos actes, et ça, c'est grosso modo un point commun à toutes les religions, en fait, ça nous empêche d'agir moralement. En un sens, il n'y a que les athées pour se poser des questions morales.

Tu vas peut-être pas te faire que des amis en disant ça. Voilà pour ce grand bain de philo sur la religion et la morale. J'aurais bien voulu parler aussi d'une étude qui était faite il y a quelques années pour comparer les effets d'une éducation religieuse par rapport à une éducation non religieuse sur le développement du sens moral chez les enfants. Ce qui est marrant, c'est que les gens qui finançaient cette étude le faisaient plutôt dans l'espoir de montrer que les athées sont des monstres dénués de toute morale. Mais les faits sont têtus, et les résultats obtenus étaient finalement tout à fait contraire à cette idée. En gros, les enfants issus d'une éducation non religieuse avaient tendance à être naturellement plus altruistes que ceux issus d'une éducation religieuse. Bon, la différence était assez légère, honnêtement, mais ça reste amusant. Je mettrai le lien dans la description de la vidéo pour ceux que ça intéresse.

Merci d'avoir regardé cet épisode. Si ça vous a plu, n'hésitez pas à partager sur les réseaux sociaux comme Facebook ou Twitter. Et oui, comme le Pape, je suis sur Twitter maintenant. Est-ce qu'on pourrait pas dire qu'il est moral de partager la vidéo si vous l'avez aimé ? Je sais pas. Je vais quand même pas me promettre le bonheur éternel si vous le faites, mais en tout cas, ça fait pas de mal. On reparlera de morale, sans doute, sous peu, parce que c'est un sujet passionnant et riche. En attendant, je vous dis à bientôt, en espérant que Dieu, d'ici là, ne s'amuse pas à me foudroyer pour prouver qu'il existe.