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Sourire, c'est vulgaire ! Pourquoi ? | L'Histoire nous le dira # 181

L'Histoire nous le dira25:01

Transcription

C'est un des gestes qui semble le plus universel: le sourire. Joie, contentement, bonheur, mais pas seulement. Le sourire recèle une palette d'émotions beaucoup plus variée. Il y a le sourire faux-cul, la fausse joie, la colère déguisée, le symbole de sagesse – pensons notamment à Bouddha. Plus encore quand on regarde l'étymologie de sourire en latin, "souridéré". Certains reconnaissent ici qu'il s'agirait d'un signal de soumission. Vous savez, là, ce sourire contraint, qu'il reconnaît une autorité supérieure. Oh, mais je pourrais continuer longtemps en évoquant, je sais pas moi, la politesse, la séduction, l'hypocrisie et même la jouissance. La symbolique du sourire est plurielle dans nos sociétés et, comme tout geste, il porte en lui un code social marqué par les différentes transformations qu'il subit dans le temps. Le sourire médiéval était-il le même que le sourire du 21e siècle?

Aristote a dit que le rire est le propre de l'homme. Ben en fait non, parce que d'autres animaux rient. Mais on pourrait peut-être paraphraser Aristote en disant que le rire de l'homme est beaucoup plus acceptable que celui de la femme dans notre société occidentale. En effet, la femme n'a pas joui, si vous me passez l'expression, des mêmes interprétations à propos de son rire et de son sourire. Ce dernier est le fruit d'une longue histoire. On a voulu le dévaloriser en le taxant de diabolique et de dangereux pour les bonnes mœurs. Bien sûr, le sourire des femmes, et aussi parfois le sourire en général. Le sourire, comme le rire, signalait l'historien Jacques Le Goff, est un phénomène social. Il renvoie à des constructions émotionnelles et intellectuelles. Bref, il faut révéler l'outillage mental des hommes et des femmes d'autrefois pour comprendre pourquoi le sourire, avant, c'était bien, et maintenant, non seulement c'est bien, mais surtout imposer le sourire, c'est être de bonne humeur, c'est avoir une bonne attitude, c'est envoyer au monde une image de bonheur, de joie, rien de moins. Mais comment on en est arrivé là, hein? Comment allez-vous aujourd'hui? L'histoire nous le dira. Le sourire, le beau et grand sourire. [Musique]

On retrouve très peu de rire dans les Saintes Écritures, mais il y a tout de même un épisode qui permet d'éclairer le rapport trouble entre les femmes et le rire. Cet épisode, c'est celui d'Abraham et de Sarah. Pour celles et ceux qui l'ignorent, nous sommes ici dans la Genèse. Alors que Yahvé fait annoncer par des anges au couple formé d'Abraham et de Sarah qu'il portera un fils qui va donner une postérité énorme au couple, ce fils, ce sera Isaac. Ce qui est pourtant intéressant dans ce moment-ci, c'est la réaction du couple qui, faut-il le rappeler, sont respectivement âgés de 100 ans pour Abraham et de 90 ans pour Sarah. Les deux, devant leur âge avancé, ont cette réaction bien humaine de rire, ce qui traduit bien sûr leur étonnement, mais surtout leur incrédulité face au fait qu'ils auront, à leur âge avancé, un enfant. Mais si le rire d'Abraham passe plutôt bien dans les Écritures, celui de Sarah fait plutôt l'objet de l'incompréhension de la part de Yahvé. "Pourquoi rit-elle?", demande-t-il. Abraham, devant l'explication qu'on lui donne, y avait sous-entendu… Sarah, voyant le trouble que son rire a créé, lance à peurée: "Je n'ai pas ri." Yahvé lui répliquant: "Si tu as ri!" Si le rire de l'homme passe, celui de la femme est suspect. Plusieurs exégètes au Moyen-Âge, ceux dont la fonction est de commenter les Écritures, fustigeront longtemps Sarah pour son rire irrévérencieux. Un de ceux-là, Alcuin, rapporte que le rire d'Abraham est plein d'émotion et de joie, alors que celui de sa compagne serait plutôt railleur, plein d'ironie, voire un rire diabolique qui aurait déplu à Dieu. Ainsi, dès la Bible, on retrouve un arsenal théorique pour fustiger le rire des femmes, considéré comme immoral et dangereux. [Musique]

La religion chrétienne va renforcer l'idée selon laquelle le rire des femmes, mais aussi le rire en général, est à proscrire. Les saints et les saintes vont incarner ce modèle, ainsi que le rapporte Jacques de Voragine dans sa Légende dorée au 13e siècle, quand il parle de Saint Bernard: "Il ne riait jamais, au point qu'il devait se faire plus de violence pour se forcer à rire que pour se retenir." Et dans ce domaine, il lui a donné de l'aiguillon beaucoup plus que du frein. Pour Saint Basile au 4e siècle, la règle est on ne peut plus claire: "Il est donc évident qu'il n'y a jamais, pour le chrétien, de circonstance où il puisse rire." Comme la Vierge, la femme ne peut ni ne doit rire, et encore moins sourire, conformément à l'idéal religieux. Les jeunes filles ne doivent pas se montrer avenantes, le sourire étant considéré comme un encouragement au dévergondage. Celle qui rit est une fille publique, une prostituée; son sourire est une invitation au plaisir hors mariage, donc au dévergondage, à l'excès, au laisser-aller, à l'éloignement de la décence chrétienne. Dans le Roman de la Rose au 13e siècle, on lit que: "La femme doit rire à bouche close." La bouche est fortement connotée dans la société et l'art s'en fait le témoin. Elle est associée au péché originel, mais aussi à la gourmandise, tandis que la langue est le symbole de la lubricité. Faire un étalage de sa bouche, de ses dents et de sa langue n'est rien de plus que la confirmation de l'acte sexuel à venir, et donc fortement réprimé. Ce n'est pas étonnant de voir ainsi l'art médiéval avec des personnages à la bouche close. Dès qu'elle se dessine, quelquefois de très très très rares sourires, quand cela est, ce dernier est discret et respectueux, jamais outrancier, jamais de laisser-aller. Sourire, mais aussi rire, c'est un appel aux passions intenses qui emporte avec elle la raison et la décence. Pour avoir une bonne conduite, il faut modérer ses transports, donc contrôler ses émotions et la manière dont on les exprime et surtout dont on les montre. Tous les artistes ne se plient pas à ces règles formelles. Certains, comme l'Italien Giotto par exemple, montrent ce qu'il conviendrait de qualifier de légère contraction du visage.

Entre la fin du Moyen-Âge et le début de l'époque moderne, le mot "sourire", entendu comme "prendre une expression rieuse", commence à s'imposer en français. Notons qu'il s'agit originellement du "sourire", sorte de petit rire qui s'inscrit physiquement sur le visage de celle ou celui qui veut exprimer ses sentiments. La Renaissance apporte avec elle un renouveau du portrait, individualisant de plus en plus le sujet. Ici et là, on voit des portraits d'hommes et de femmes regardant le spectateur, parfois de pied en cap, mais souvent du torse à la tête, en insistant sur le regard, symbole du caractère de celui ou celle qui est représenté. Ici, peu de sourire, mais des expressions de contenance et de maintien. Entre le 15e et le 18e siècle, on assiste à la publication de plus en plus soutenue de textes, des traités de civilité qui visent à définir une conduite normée en telle ou telle circonstance, mais aussi sur la manière de porter et de tenir son corps dans l'espace public et privé. Le sourire, vous en doutez, est rarement conseillé; pire, il est attaqué. Laurent Joubert, en 1579, écrit un Traité du rire, du don du rire, dans lequel on lit ce qui est: "Les difformes, déshonnêtes, indécentes, malséantes et peu convenantes, excite en nous le riz, le rire donc." Erasme, de son côté, en 1530, écrit: "Rire de tout ce qui se fait ou se dit, et d'un saut, ne rire de rien, et d'un stupide." L'éclat de rire, ce rire immodéré qui secoue tout le corps et que les Grecs appelaient pour cela le "secoueur", n'est bien séant à aucun âge, encore moins à l'enfance. Au 18e siècle, Jean-Baptiste de La Salle sera encore plus spécifique quand il écrira qu'il est très incivil de rire en montrant ses dents. En Angleterre, Thomas Hobbes parlera au 17e siècle de la: "Soudain glorification de soi qui est la passion que produit ces grimaces qu'on appelle le rire." Bref, il faut le contenir. Le rire est la démonstration de celles et ceux qui sont incapables de le faire. Cependant, deux images nous apparaissent alors: soit celle de la Joconde de Léonard de Vinci et de son sourire effacé, et le sourire plus marqué de la Jeune fille à la perle de Vermeer. Pourquoi ces deux femmes rient-elles ici? Il faut aller lire le magnifique ouvrage de Colin Jones qui explique qu'il y a, avant le 18e siècle, trois types de représentation de bouches ouvertes dans l'art. On retrouve, dans un premier temps, des bouches ouvertes quand il s'agit de catégories populaires et laborieuses, leur bouche étant alors le symbole de leur condition sociale inférieure. Dans un second temps, il y a celles et ceux qui seraient fous, dont on dit qu'ils sont ou qu'elles sont aliénés en ce que leur raison leur est étrangère. Enfin, troisième et dernier type de représentation, la bouche qui représente un état de passion incontrôlée, attitude qui rapproche de la bête et qui montre un individu consumé par ses émotions, donc indigne. Pour la Joconde, on ne constate ni bouche ouverte ni dents. Elle est donc conforme à l'idée que l'on se fait de la femme de bonne mœurs, de haut rang social et qui respecte la civilité de son époque. Pour ce qui est de la Jeune fille à la perle, peinte en 1665 par Vermeer, on distingue bien des dents, ce qui, selon les standards de l'époque, montre qu'il s'agirait d'une personne appartenant à un rang inférieur. Bref, les dents permettent de comprendre d'où vient la personne et quel est son rang.

De deux portraits célèbres de femmes, passons, si vous le voulez bien, à un portrait d'homme bien connu: celui de Louis XIV, peint par Hyacinthe Rigaud en 1701, mais exposé à Paris au Salon en 1704. Ici, le regard fier et dominant du roi montre le rôle qui est le sien: régner. La gravité de son visage, confirmée par une bouche bien fermée qui n'esquisse aucun sourire, renforce encore plus cette idée. Non, mais en fait justement non, Louis XIV, en 1701, année où il réalisa le portrait, ne sourit pas parce qu'il n'a tout simplement plus de dents. Grand amateur de sucre, le Roi-Soleil vit sa dentition peu à peu être attaquée et donc cariée. On pourrait croire que ce dernier avait des médecins pour prendre en charge sa dentition, mais très peu s'intéressaient à la dentisterie. Il était commun pour plusieurs Français à l'époque de n'avoir presque plus de dents arrivé à l'âge de 40 ans. On voyait d'ailleurs, sur des théâtres improvisés, des arracheurs de dents proposer leur service à celles et ceux qui souffraient trop. Un de ceux qui se rendit célèbre par son art au 17e siècle était un certain Tabac. Au début du 18e siècle, c'est plutôt Jean Thomas, surnommé le Grand Thomas, qui fut le plus célèbre arracheur de dents sur le Pont-Neuf à Paris. Louis XIV, comme ses sujets, prend très peu soin de ses dents. À la limite, on pouvait parfois se passer un bout de tissu entre les molaires, mais on n'allait pas plus loin. Le pauvre Louis avait des dents cariées, des absès et une haleine fétide. Un médecin, en voulant extraire des dents, emporta une partie de la mâchoire du roi, ce qui fit qu'on dut lui cautériser la plaie et ressouder le palais au fer rouge. Aïe! On raconte que les soupes et les bouillons que prenait le roi ressortaient presque systématiquement par son nez. Ouais, disons que le soleil perdait un peu de son éclat. Ici, on comprend donc mieux pourquoi le roi, mais aussi plusieurs hommes et femmes de cette époque, ne sont pas enclins à se faire représenter avec la bouche ouverte. La bouche est fermée, tant pour des raisons de décence que pour des raisons esthétiques.

Pourtant, dès la première moitié du 18e siècle, Pierre Fauchard, chirurgien de son état, va commencer à s'intéresser à la dentisterie et, en 1728, publie son "Chirurgien dentiste ou Traité des dents". Fauchard touche autant la chirurgie dentaire qu'aux différentes pratiques à respecter pour maintenir ses dents en santé. On parle bientôt de plombage, de transplantation de dents, de nettoyage ou de blanchiment. Lors des guerres, on n'hésite pas à arracher les dents aux morts pour les transplanter aux vivants, ainsi qu'on le pratiquera après la bataille de Waterloo en 1815. La brosse à dents devient l'objet par excellence pour se prémunir contre les caries, les abcès et la chute des dents. Un autre chirurgien, Nicolas Dubois de Chémant, qui va s'associer avec le pharmacien Alexis du Chatel pour remplacer les dents artificielles faites en hippopotame, qu'il trouvait trop malodorantes, pour proposer de belles dents en porcelaine, bien éclatantes. En 1816, Dubois de Chémant affirme avoir vendu plus de 12 000 dentiers en une dizaine d'années. Émerge celui qui est, dans les années 1760, qualifié d'expert pour les dents et qui sera bientôt appelé dentiste. Nombreux seront les traités publiés, comme celui de Claude Gerou, "L'art de conserver les dents" en 1734, de Louis Le Clus, "Nouveaux éléments d'ontologie" en 1754, ou encore d'Anselme Jourdain, "Traité des maladies et des opérations réellement chirurgicales de la bouche" en 1778. Ces innovations techniques vont permettre aux dents de s'exposer un peu plus, car maintenant on les a. Encore le 18e siècle va encourager encore plus le rire et le sourire. À la société du masque social qu'a été celle du 17e siècle, avec ses traités de civilité et sa contenance qui ne devait pas laisser voir ses émotions, va succéder une époque où on glorifie les sentiments. Pleurer est une manière vraie et sincère de s'exprimer, mais rire et sourire également, d'autant plus que de plus en plus de gens possèdent des dents. La littérature, comme l'art, met de l'avant ce délice du sentiment. Des auteurs comme Samuel Richardson en Angleterre ou encore Jean-Jacques Rousseau se jouent de ses codes pour montrer la subtilité des sentiments sans nécessairement avoir à parler. Le 18e siècle est une époque qui donne encore plus de place au visage comme marqueur de l'identité de l'individu. L'époque fait de cette partie du corps le siège de l'âme et donc de l'individualité. On remarque aussi que le visage est moins le miroir de l'âme que le lieu des expressions physiques des émotions. Ainsi, sourire devient une manière simple de s'exprimer. On assiste aussi à la montée de la physiognomonie, soit l'art de déchiffrer les langages du corps et d'établir des liens entre le caractère et la manière dont est fait le corps. Vous irez voir, j'ai fait une vidéo complète sur le sujet. Plusieurs peintres, comme William Hogarth par exemple, dans "La marchande de crevettes", ou encore Antoine Watteau et même Georges de La Tour, montrent des sourires. On voit de plus en plus les dents. Mais c'est une femme, Élisabeth Louise Vigée Le Brun, qui, en 1787, va exposer pour la première fois un sourire resplendissant, un peu comme ceux auxquels nous sommes habitués aujourd'hui dans l'espace public, dans son autoportrait où on la voit avec sa fille. La peintre ouvre la bouche et montre de belles dents blanches. La toile, exposée au Salon, fait scandale. On est encore marqué par l'idée que d'exposer ses dents c'est associé au vulgaire, donc la bonne société fustige la toile et son autrice. On s'attaque ici à l'idée selon laquelle les passions sont cantonnées aux peintures d'histoire. [Musique]

Au 19e siècle, l'ordre moral bourgeois qui s'impose peu à peu va reléguer le sourire aux oubliettes, du moins pour un temps et pour certaines catégories de personnes. L'image d'une culture des loisirs et des divertissements qui s'étend de plus en plus donne à voir des rires et des sourires, comme dans les peintures des impressionnistes ou dans celles de Toulouse-Lautrec. Mais encore une fois, il s'agit d'un sourire populaire. Peu à peu, l'art de la dentisterie s'étend, mais pas nécessairement le sourire. L'image que l'on a des premières photographies sont celles d'individus impassibles, sans la moindre inflexion des lèvres, alors qu'aujourd'hui on ne peut pas concevoir une photo sans un rictus qui est le symbole du bonheur. Au 19e siècle, on veut davantage marquer la condition sociale de celui ou celle qui est photographié, plus encore, comme le signale André Gunthert: "Le portrait de condition propose le résumé d'une vie, privilégiant l'éthos, le caractère permanent, au détriment du pathos, l'émotion passagère, pour ce qui est des traits du visage et composant une narration par les attributs, costumes ou décors, pour exprimer le succès d'une carrière." On en revient à l'idée que le sourire est associé au bas, au populaire, comme le dit Charles Dickens: "Le sourire est, aux dames et aux messieurs qui ne se soucient guère de paraître intelligents." Pourtant, en 1872, Charles Darwin, dans "L'expression des émotions chez l'homme et les animaux", défie le mythe selon la formule d'Aristote qui veut que le rire soit le propre de l'homme et que ce serait ce qui distingue l'être humain de la bête. Darwin concluant notamment que le chien peut sourire, mais aussi les grands singes.

Les choses commencent à changer à partir du début du 20e siècle, notamment avec la démocratisation de la photographie, mais aussi par le regard que posent les photographes sur le quotidien des populations, croqués dans leur ordinaire, parfois souriant devant l'objectif. À partir des années 1930, on préfère les émotions face au visage impassible et sérieux. Le sourire est maintenant associé à l'authenticité et à la sincérité. Arrive l'époque des stars de cinéma, Hollywood contribuant à la popularisation du sourire. Ajoutons également que l'on assiste à l'acceptation de plus en plus grande de l'expression publique des émotions. La société du 20e siècle en est une de mouvement, avec le sport, le plein air ou le cinéma, et il importe de plus en plus pour les photographes de rendre compte de ces changements sociaux. Il n'est plus question de figer les individus comme des statues, mais de révéler, par leurs expressions faciales, les formes individuelles de chacun et chacune. Alors que l'art dentaire se raffine de plus en plus, la dentition peut atteindre un certain degré de perfection, de blancheur et de régularité. Celles et ceux qui ont pu investir ou qui encore possèdent ces attributs entendent bien le montrer, faisant du sourire et des dents un avatar supplémentaire de la beauté. La publicité des années 1940 et 1950 se fait le relais de ce nouvel idéal de bonheur: sourire, c'est être heureux et être en forme. Les sourires que l'on voit aujourd'hui sur les publicités sont majoritairement féminins, associés à un bonheur facilement accessible, parce qu'achetable, du moins le laisse-t-on penser. On remarque aussi que dans les yearbooks américains, les sourires deviennent la norme à partir des années 1950. C'est la conclusion à laquelle sont venus des chercheurs de l'université Berkeley à partir d'un corpus de 38 000 portraits issus de 949 albums de fin de scolarité, ce qu'on appelle les yearbooks. Les appareils photo Kodak, dont les prix sont de plus en plus bas et deviennent donc de plus en plus accessibles, rendent la photographie accessible à une frange de plus en plus grande de la population. Le sourire figé sur le papier photo étant le symbole d'un bonheur vécu et dont on veut se rappeler avec la personne. Jeffrey Girard et Daniel McDuff ont analysé les réponses faciales de plus de 850 000 personnes de 31 pays alors qu'ils regardaient des publicités télévisées. Ils ont découvert que les gens souriaient davantage lorsqu'ils venaient de pays à fort individualisme et à faible densité de population.

Pourtant, est-ce que le sourire est appelé à changer? Aujourd'hui, on remarque que celui-ci est parfois remplacé par le "duck face", sorte de grimace qui uniformise et change les traits du visage pour se conformer à un idéal. Serait-ce le symbole d'un retour de l'effacement du sourire? On serait porté à le croire quand on regarde les mannequins qui défilent sur les tapis rouges et qui ne sourient jamais. Pourquoi? Pourquoi les mannequins font-ils toujours la gueule? Ça, ça, c'est la question qui s'est posée à David Castello-Lopez, et il citait notamment Elise van der Linden, sociologue qui a réalisé une recherche en se posant la question: "Pourquoi les mannequins de mode ne sourient-ils pas?" Sur les 13 500 photos de mannequins publiées entre 1982 et 2011, elle est arrivée à la conclusion que 87 % des mannequins dans les magazines de mode, hommes et femmes, ne sourient jamais. Aussi, il y a de plus en plus de mannequins qui ont la bouche entrouverte. Pourquoi on ne sourit pas? Ben, on rappelle trois grandes raisons qui expliquent ce code social qui est maintenant bien établi dans le monde de la mode. Dans un premier temps, on signale que techniquement les mannequins ne sont pas là pour se montrer, mais pour mettre les vêtements qu'ils portent de l'avant. Sourire pourrait attirer l'attention sur eux et donc détourner ce qui est important: le créateur et la créatrice de vêtements. Dans un second temps, on soutient que d'avoir un visage neutre, parfois même un peu bête, ça fait chic, contrairement au sourire. Tiens, ça me rappelle quelque chose. Elise van der Linden souligne également que les mannequins qui sourient le font seulement dans des magazines moins importants. Enfin, troisièmement, ne pas sourire renforce l'idée que le mannequin est inaccessible, qu'il ou qu'elle s'enveloppe dans un mystère qui donne du style et de la hauteur, exactement le message que veulent donner certaines marques de luxe. Bref, le sourire, c'est pas simple, et ça a beaucoup évolué. Non, allez, c'est fini pour aujourd'hui. J'espère que ça vous a plu. Si c'est le cas, vous savez quoi faire: un pouce en l'air, vous partagez, vous commentez, vous faites vivre la vidéo et si le cœur vous en dit, vous pouvez aller voir le Patreon. Allez, je suis Laurent Turco, de L'histoire nous le dira, et je vous dis à la prochaine. Bye! [Musique]