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Macron au Maroc, lutte contre le narcotrafic : la semaine politique

TV5MONDE Info15:31

Transcription

Et nous sommes ce soir avec Périne Tarne, directrice de l'information à Public Sénat. Bonsoir, Périne. Bonsoir, Clémentine. Eva Morleto, correspondante en France du média italien Grdia, bonsoir, Eva. Bonsoir, Clémentine. Merci beaucoup à toutes les deux d'être avec nous.

Alors revenons d'abord sur ce pas en avant fait par Emmanuel Macron au sujet de la guerre d'Algérie. Le président français a reconnu vendredi que des militaires français étaient responsables de l'assassinat en 1957 de l'ARB Ben Midil, un des dirigeants du Front National de Libération en Algérie.

Périne, d'abord, pourquoi cette reconnaissance à ce moment précis ?

Alors, on sait que le chef de l'État français est engagé dans une procédure mémorielle vis-à-vis de l'Algérie. Il existe un comité d'historiens franco-algériens qui réfléchit justement à la reconnaissance de ce qu'a pu faire la France pendant cette guerre d'indépendance en Algérie.

Il se trouve que, dans le cadre de ce processus, Emmanuel Macron a décidé de reconnaître la responsabilité, pardon, des militaires français dans l'assassinat de l'ARDI Ben Midil. Malgré tout, ce petit pas mémoriel, j'ai envie de dire, n'a pas été très bien pris en Algérie, qui dénonce un peu une reconnaissance à compte-gouttes de ce qui a pu se passer pendant cette guerre d'indépendance algérienne. Pourquoi l'assassinat de ce chef du FLN est reconnu, enfin la responsabilité des militaires français est reconnue dans l'assassinat de ce responsable FLN, et pas l'assassinat d'autres responsables FLN ?

Bref, ce qui pouvait être un petit pas vis-à-vis des Algériens est finalement plutôt mal pris en Algérie, un peu comme une humiliation. La France fait un peu ce qu'elle veut dans cette reconnaissance mémorielle.

Effectivement, il faut rappeler que les relations actuellement entre l'Algérie et la France sont quand même très tendues, très crispées. En effet, ce pas vers la reconnaissance de la mémoire est vu, peut-être pour l'Algérie, d'une façon un peu opportuniste, parce qu'aujourd'hui, les rapports ne sont pas au beau fixe à cause du fait que la France a reconnu avec Mohamed VI la souveraineté du Sahara occidental, c'est-à-dire la souveraineté du Maroc sur ce territoire, alors que l'Algérie soutient le Front Polisario et donc les indépendantistes. Cela a créé une grosse crispation. On a vu même que les travaux de la commission ont été gelés pendant un moment.

Cette commission, présidée par Benjamin Stora, a eu un moment de point mort à cause de cela. Il faut dire que la France a fait ses calculs stratégiques et commerciaux vis-à-vis de cette situation, c'est-à-dire qu'elle a décidé de se rapprocher du Maroc en ce moment parce que cela lui convient plus. On a vu, par exemple, que les exportations directes de la France vers l'Algérie sont moindres par rapport aux exportations vers le Maroc. Idem pour les investissements : on a 8 milliards d'investissement sur le Maroc contre à peine 2 en Algérie, je pense que ces dernières années.

Mais la France a fait quand même des efforts pour se rapprocher du gouvernement algérien, et n'a peut-être pas vu que l'Algérie n'a peut-être pas saisi certaines opportunités. Du coup, pour une Algérie qui n'était pas vraiment saisie, on risquait de perdre le Maroc. Alors on a préféré se rapprocher du Maroc, et aujourd'hui, on voit ces 10 milliards de contrats à la clé.

Quand même ce rapprochement est effectivement plutôt réussi. On a pu le voir, notamment sur TV5 Monde, cette semaine, les images de la visite d'État de trois jours d'Emmanuel Macron au Maroc, qu'il a été reçu avec tous les honneurs par le roi Mohamed VI. Réception en grande pompe ! Quel bilan politique est-ce qu'on peut tirer de cette visite ?

C'est une réussite à 100 %. C'est un peu la visite de la réconciliation. Elle était très attendue. On sait que les relations entre Mohamed VI, le roi du Maroc, et Emmanuel Macron étaient très froides, et étaient brouillées. On se souvient que lors du tremblement de terre qui avait été dévastateur au Maroc l'année dernière, le Maroc avait refusé l'aide française. Pourquoi ces relations étaient-elles brouillées ? D'abord, parce qu'il y avait eu l'affaire Pegasus, l'espionnage de téléphones de hommes politiques français de la part du Maroc via une société israélienne.

Et puis il y a aussi la fameuse politique des visas et des laisser-passer consulaires. C'est-à-dire, dans le cadre de la lutte en France contre l'immigration, un certain nombre de visas accordés au Maroc avaient été gelés. Les autorités françaises estimaient que le Maroc ne reprenait pas assez de leurs ressortissants qui étaient condamnés en France, et ça, ça a été très mal perçu dans la communauté franco-marocaine et au Maroc tout court. Bref, les relations étaient gelées.

Donc, le bilan de la visite de Macron est très positif. D'abord, il a été ovationné au parlement marocain. Ça a dû lui faire du bien, parce qu'on l'a vu prendre des bains de foule avec beaucoup d'applaudissements. Oui, tout à fait.

Il a reconnu devant les parlementaires marocains, Emmanuel Macron, la souveraineté du Maroc sur le Sahara Occidental, on vient d'en parler, donc il a été longuement applaudi. Ensuite, il y a plein de contrats qui ont été signés pour un montant à peu près de 10 milliards d'euros pour la France. Donc ça, c'est très positif. Et puis tout simplement des relations qui ont été renouées et qui étaient très attendues des deux côtés.

On sait qu'il y a une énorme communauté franco-marocaine qui est assez liée et qui souffrait beaucoup du gel des relations entre les deux pays. Et vous évoquiez à l'instant, Périne, le dossier de l'immigration, dossier qui a été largement évoqué lors de cette visite d'Emmanuel Macron au Maroc. Écoutez ce que dit le chef de l'État français :

« Nous voulons, Maroc et France, ensemble lutter contre toutes les formes de trafic, lutter contre l'immigration clandestine et les filières qui l'exploitent, lutter contre la criminalité organisée, lutter contre le narcotrafic parce qu'il affaiblit les deux rives de la Méditerranée, parce qu'il sape la confiance dans nos deux pays. »

Donc là-dessus, c'est également un partenariat renforcé que nous nouons, une exigence très forte, une confiance, le respect des règles de chacun, une exigence de résultat pour être au rendez-vous. Voilà des propos qui rejoignent aussi cette circulaire, cette longue circulaire de Bruno Retailleau, le ministre français de l'Intérieur, qu'il a envoyée au préfet sur l'immigration. C'est un document dans lequel il demande au préfet de reprendre le contrôle de notre immigration. Il demande des résultats d'ici à la nouvelle loi qui devrait être votée et étudiée d'ici début 2025. On sent que les autorités françaises essaient de muscler aujourd'hui la réponse face à l'immigration.

Oui, il n'y a pas que les autorités françaises qui essaient de muscler. C'est un peu à la mode en Europe en ce moment. Alors par rapport au Maroc, en fait, ce serait dommage d'enclencher une dynamique comme celle qui a été, par exemple, de l'Italie vers la Tunisie. Donc donner de l'argent, faire des investissements à un pays, et après n'avoir plus la main sur ces flux de migrants.

C'est-à-dire, ce qui se passe, par exemple, actuellement en Tunisie, est assez inquiétant parce qu'il y a des violations des droits de l'homme. On ne sait pas très bien comment ils sont gérés, les migrants. Il reste quand même beaucoup qui partent de Sfax pour venir vers les côtes italiennes. Ce n'est pas peut-être le fait de déléguer à un pays tiers. Aujourd'hui, l'Italie le fait aussi avec l'Albanie. Il y a deux hotspots qui ont été créés sur les côtes albanaises pour gérer les problèmes pas chez nous, dans nos frontières. Mais est-ce que c'est le bon choix ? Quand on voit aujourd'hui les résultats qui sont moindres, en tout cas, c'est un sujet qui fait débat au sein de l'Union européenne, cette question de l'externalisation des demandes d'asile.

Bruno Retailleau, le ministre français de l'Intérieur, si on peut résumer un petit peu sa position politique, c'est éloigner plus et régulariser moins. C'est un peu ce qu'il dit en substance aux préfets. Ça veut dire quoi concrètement ? On doit s'attendre à des vagues d'expulsions massives de personnes en situation irrégulière en France dans les prochains mois ?

Oui, effectivement, c'est le mot d'ordre qui a été donné par Bruno Retailleau dans sa circulaire aux préfets. C'est vraiment d'essayer de faire respecter au maximum les fameux OQTF (Obligation de Quitter le Territoire Français). Voilà, donc d'obtenir des chiffres dans les expulsions des étrangers qui sont en situation illégale sur le sol français. La démarche aussi de Bruno Retailleau vis-à-vis du Maroc, mais vis-à-vis aussi d'autres pays, c'est d'essayer, par voie diplomatique, de conclure des accords consulaires sur la reprise effectivement d'immigrés illégaux en France qui sont notamment condamnés par la France pour différentes choses.

Donc, il est dans cette action. Bruno Retailleau déroule aussi tout son agenda, l'application NOTAM dans notre droit français du pacte asile et immigration qui a été voté par le Parlement européen, et puis une nouvelle loi immigration qui promet d'arriver pour le début de l'année 2025, qui est en fait une reprise de points que le Sénat avait voté l'année dernière et qui, pour la plupart, pour des raisons de forme, avait été retoqué par le Conseil constitutionnel.

Donc, Bruno Retailleau, il déroule son agenda. C'est un peu sans surprise, on connaît depuis longtemps ses positions. Il maîtrise, enfin, il maîtrise en tout cas parfaitement, en tout cas d'un point de vue institutionnel, et sur le fond ce qu'il souhaite faire. Après, on verra. Il va se heurter maintenant qu'il est aux manettes à la réalité des choses, et on va voir s'il va obtenir les résultats qu'il souhaite.

On sent qu'il durcit le ton aussi sur la question du narcotrafic. Bruno Retailleau a promis vendredi une guerre longue et sans merci contre les trafics de drogue. Écoutons-le :

« Aujourd'hui, les narcotrafiquants sont partout, en milieu urbain, mais aussi, vient de le voir, en milieu rural. Ils n'ont plus de limite. Et on est à point de bascule. Vraiment, vraiment, je vous le dis avec toutes les informations qui me parviennent quotidiennement. Ce point de bascule, il nous impose des choix : soit il y a une mobilisation générale pour ce grand combat qui prendra des années et on le gagnera, soit il y a la mexicanisation du pays. »

Les mots sont forts, Bruno Retailleau. On a le sentiment qu'il est en train aujourd'hui de se positionner comme l'homme fort, le nouvel homme fort peut-être du gouvernement français. Mais c'est plus que nécessaire. Si on peut considérer parfois qu'il est un peu à droite sur ses idées sur l'immigration, mais sur ce qui est du narcotrafic, ce qu'il dit est absolument objectif.

Aujourd'hui, la France c'est 10 fois plus les trafics de stupéfiants qui ont été enregistrés ces 5 dernières années par rapport aux années passées. On a un chiffre d'affaires lié au trafic de drogue qui est entre 5 et 6 milliards par an, selon les estimations du Sénat. Ce qui fait que voilà, et on a même des provinces qui sont contaminées. Avant, ça se concentrait surtout, un peu comme en Italie, sur les grandes agglomérations urbaines, comme Paris ou Marseille. Aujourd'hui, on voit qu'il y a des villes mineures, des provinces qui sont impliquées, comme Poitiers, comme Rennes, etc.

C'est un peu partout en Europe. On a vu, par exemple, en Suède, aller très vite dans ce processus de mexicanisation. Göteborg est devenu aujourd'hui la capitale de la drogue, alors que c'était une ville, et tout le pays était un pays normalement considéré comme tranquille. Aujourd'hui, on a voilà des gangs avec un modèle comme les cartels mexicains, avec une hiérarchie très, très marquée, avec aussi des moyens de plus en plus importants, par exemple le fait de pouvoir s'approvisionner en armes de guerre, ce qui n'était pas le cas il y a quelques années.

On a aussi une main-d'œuvre qui est de plus en plus jeune. Donc aussi, une disons, un investissement sur les générations futures qui est fait par ces gangs, qu'il faut absolument casser avec une œuvre de pédagogie. Une œuvre d'accompagnement aux familles, donc non seulement dans la répression, mais aussi dans des interventions plus pédagogiques dans les quartiers.

Et vous êtes d'accord, Périne, avec ce que vient de dire Eva ? Parce qu'il y a quand même ces mots, on le disait, très forts. Bruno Retailleau parle de mexicanisation, de point de bascule. Est-ce que cette rhétorique correspond vraiment, comme nous le dit Eva, à une réalité territoriale qui concerne toute la France, ou est-ce qu'il est dans une rhétorique qui cherche à séduire peut-être aussi le Rassemblement national et ses électeurs ?

Non, il est évidemment dans une rhétorique qui cherche à marquer les esprits. Ce n'est pas encore une réalité en France, même s'il faut être effectivement très vigilant sur la progression du narcotrafic en France. En disant ça, mexicanisation, il se met aussi, si vous voulez, dans une réalité. C'est-à-dire qu'il va là aussi devoir avoir des résultats. Quand vous parlez de mexicanisation, vous parlez de narco-racailles, etc. Ça veut dire que maintenant, on va exiger de Bruno Retailleau qu'il ait réellement des résultats.

Et pour l'instant, il va falloir qu'on consolide la législation. Parce que pour pouvoir lutter contre le narcotrafic, avec des moyens accrus pour la justice, pour les policiers, il va falloir leur donner les moyens de faire des enquêtes un petit peu différemment. Donc ça va passer par un nouveau texte de loi, un réarmement législatif aussi.

Alors, il y a eu une commission d'enquête l'année dernière, enfin même cet été, qui a rendu ses résultats cet été. Un texte de loi a été déposé au Sénat. Donc, il y a un texte législatif qui est déjà prêt. Je crois que Retailleau veut s'en saisir pour le présenter au Parlement assez rapidement afin de donner plus de pouvoir aux policiers et à la justice, pour leur permettre en fait de faire des enquêtes qui sont un peu particulières dans un milieu qui est assez dangereux et surtout très violent.

D'ailleurs, l'histoire a montré que la répression n'était pas forcément le meilleur des moyens de lutter contre ce phénomène. En tout cas, Bruno Retailleau veut aussi cibler les consommateurs. Il n'arrête pas de marteler le fait que quand vous fumez un joint, vous avez du sang sur les lèvres et sur les mains.

Alors, justement, dans l'opposition, quelles sont les réactions, notamment chez la France insoumise ? On sait qu'ils ont un député qui a été récemment attrapé en train d'acheter de la drogue à Paris. Est-ce qu'il y a eu des réactions de leur part ?

Oui, mais il y a toujours un clivage entre la gauche et la droite en France sur ces questions de drogue. On sait que, notamment la France insoumise et les écologistes, ils sont un peu plus en faveur d'une dépénalisation de la consommation de drogue. À droite, forcément, et encore plus en ce moment, dans le contexte actuel, il y a une forte opposition à la dépénalisation de la consommation de drogue.

Oui, il faudrait qu'ils se rendent compte. Même ceux qui ont toujours eu une politique plus permissive, le monde est vraiment en train de basculer sur certains points. Aujourd'hui, on a la Belgique qui est devenue la plaque tournante du trafic de cocaïne, ce qui est en train d'envahir le marché français. Et on a un marché américain qui est saturé. Donc, il y a de plus en plus de drogues, que ce soit la cocaïne ou les nouvelles drogues synthétiques, qui vont envahir les marchés, particulièrement le français, l'italien et l'Europe de l'Ouest.

Ça, c'est vraiment aujourd'hui que ça se passe. Donc, il y a des opérations d'envergure et la création peut-être d'une police un peu comme la DEA américaine, ce n'est pas une mauvaise idée. Et avec une pénétration aussi dans nos sociétés des narcotrafiquants, avec de la corruption chez les agents publics, chez les douaniers, etc., qui est assez préoccupante.

Et puisque vous parlez des États-Unis, un dernier mot sur la présidentielle américaine de mardi. On imagine bien qu'Emmanuel Macron va suivre le duel de près. Après 7 ans d'exercice du pouvoir, lui il connaît les deux. Il a côtoyé les deux candidats, Malari et Donald Trump.

Oui, alors on se souvient que quand il avait été élu en 2017, Emmanuel Macron avait essayé de séduire Donald Trump en l'invitant au 14 juillet de sa présidence. En l'invitant à déjeuner ou dîner, je ne sais plus, en haut de la Tour Eiffel. Il y avait une espèce de parallélisme entre Donald Trump et Emmanuel Macron. Tous les deux, ils avaient un peu gagné contre leur classe politique nationale.

Mais il a assez vite déchanté, je crois, Emmanuel Macron vis-à-vis de Donald Trump. Merci beaucoup à toutes les deux, ça sera le mot de la fin.