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Mont-Saint-Michel, le labyrinthe de l’archange | Documentaire | ARTE

ARTE1:27:35

Transcription

[musique] [musique] Le Mont Saint-Michel fait partie des silhouettes les plus connues au [musique] monde et attire chaque année des millions de visiteurs.

[musique] L'endroit a de quoi fasciner. Enser de murailles et semblant [musique] jaillir du rocher lui-même, il est un dédal de ruelles et de passages étroits qui [musique] mènent au pied d'une sorte de château monumental.

[musique] À l'intérieur se mêlent les échos de 15 siècles d'une histoire mouvementée [musique] et souvent insolite. À [musique] la fois sanctuaire, abayie, forteresse et prison, l'endroit cumule époques et les fonctions. Que s'est-il passé ici ? À [musique] qui étaient destiné ces salles majestueuses et ces cachot minuscules ? Que révèlent ces passages dissimulés [musique] dans les murs sur la vie des moines au Moyen-Âge ? Comment les bâtisseurs [musique] ont-ils accroché un tel édifice à la pointe d'un rocher ? Les questions sont multiples. Mais aujourd'hui, à l'occasion d'un vaste chantier de restauration, historiens, archéologue et [musique] scientifique se penchent à nouveau sur le monument. Il explore grâce à des technologies originales et des approches inédites. Il est maintenant possible de percer certains des mystères [musique] de son architecture, de révéler les histoires qu'il l'ont forgé et de comprendre comment du rêve légendaire d'un abé est né une cité fantastique bâtie entre ciel et mer.

[musique] Étrange destin que celui du rocher planté au cœur d'une baie immense culminant à 80 m. Régulièrement cerné par les marées les plus fortes d'Europe, ce monticule de granit semblait fait pour les vies solitaires, coupé du monde. L'histoire et les hommes en ont décidé autrement. Ils se sont employés à ériger ici, malgré les 1000 difficultés du terrain, une construction à nul autre pareille et tout entière impressionnante de ces façades monumentales au labyrinthe qui la compose, c'est-à-dire un assemblage d'escaliers, de cryptes et de quelques 25 salles réparties sur quatre niveaux. En réalité, l'abaye est le fruit d'une longue succession de projets architecturaux et de catastrophes qui ont modifier sa structure. Mais elle a aussi été façonnée par les péripéties de la grande histoire à laquelle elle s'est souvent retrouvé mêlée. Pour retracer le destin du montel, il faut d'abord remonter aux origines et explorer un monde où se mêle légende, religion et histoire. Les écrits les plus anciens mentionnent la présence de Moermite dès le 6e siècle sur le rocher. Mais c'est plus tard au 8e siècle qu'il va réellement devenir un site chrétien et commencer à tirer des pèlerins venus de toute l'Europe. Le récit de cette fondation est contenu dans de très vieux manuscrits restés longtemps muet. Merci beaucoup. Ces ouvrages ont été rédigés par les moines du Montsaint-Michel. Ils ont miraculeusement survécu aux multiples incendies qui ont affecté les bâtiments et au sacages de la révolution. Aujourd'hui, il constituent une source d'information unique sur les origines du Mont-Sa-Michel. C'est par le biais des manuscrits que j'ai découvert ces textes fondateurs qui n'avaient pas encore été traduits. On a écrit des centaines d'ouvrages sur le Mont Saint-Michel sans très bien comprendre. C'est textes là don le plus ancien qui est ici dans ce manuscrit 211 qui date de la fin du 10e siècle. Il s'agit de la révélation. On peut y lire le récit de la création par un certain Aubert d'un premier sanctuaire dédié à Saint-Michel sur le rocheram temporisous domino amabilis. Un jour que l'évêque d'Avranche, nommé Aubert, un homme très pieux et aimé de Dieu, s'était endormi profondément, il fut invité par une révélation de l'archange à construire au sommet du site un sanctuaire. Oui, une apparition et qui fait du mont un lieu élu par Saint-Michel lui-même. Le texte précise même le modèle architectural de la construction. Ils construisit un édifice qui avait une forme circulaire à la manière d'une grotte. Il voulait lui donner la forme [musique] du sanctuaire du Montgargan. Dès l'origine, il y a un lien qui est créé entre le Mont Saint-Michel et le premier édifice d'Occident qui a été dédié à Saint-Michel, c'est-à-dire le Montgargan. Ce récit miraculeux témoigne en réalité [musique] de la diffusion de l'un des culte les plus populaires du moment. Pour en comprendre la Genèse, il faut suivre les deux Chanoines où Cobert [musique] envoie effectivement au Mont Gargan au sud de l'Italie afin de se procurer des reliques. Ils vont ainsi parcourir plus de 2000 km à pied jusqu'au sommet d'une petite montagne dans les Pouilles. Creusé dans une grotte, le site est encore de nos jours visité par les pèlerins et marque de façon spectaculaire le chemin emprunté par le culte luimême dans sa conquête de l'Europe. Les premiers lieux de culte dédiés à Saint-Michel se trouvent en Orient, dans la Turquie actuelle, mais aussi en Égypte et sur tout le bassin méditerranéen. Ici, le culte de Saint-Michel est arrivé depuis l'Orient au 5e siècle. Probablement parce que les Pouilles étaient une région frontalière qui permettait les échanges commerciaux entre l'Orient et l'Occident.

[musique] Le succès de l'archange est large et rapide comme en témoignent les centaines de graffitis datésé du 7e [musique] siècle pour les plus anciens et laissé par des visiteurs venus d'Italie, d'Espagne, de Grèce, de France ou des îles anglo-saxonnes. Le culte pour Saint-Michel et pour les anges plonge ses racines dans la tradition biblique. dont le nom hébraïque signifie qui est comme Dieu est mentionné déjà dans l'Ancien Testament dans le livre du prophète Daniel mais aussi dans le Nouveau Testament. Michel est le prince des milices célestes, le chef des anges qui se rongent du côté de Dieu contre les anges arrogants, contre le mal, [musique] le défenseur de toute la chrétienté. Mais il a aussi d'autres fonctions [musique] comme celle de guider les âmes dans l'au-delà, d'être le guide des âmes ou aussi d'être l'ange guérisseur qui mène à la guérison.

[musique] Les multiples pouvoirs de l'archange génèrent un culte des plus attractifs qui trouvent ici sa forme architectural. Lorsque le culte de Saint-Michel s'installe dans cette grotte sur le Montgargan, il devient rapidement un modèle, un prototype pour de nombreux autres sanctuaires, non seulement d'Italie du Sud, mais en général de toute l'Europe. Le culte de Saint-Michel est désormais profondément lié à la grotte, à ce décor naturel très suggestif. à la montagne.

[musique] Isolé, escarpé, le rocher normand est l'endroit parfait pour accueillir le nouveau sanctuaire et il prend toute sa valeur grâce aux reliques [musique] ramenées par les envoyés d'Auber. selon le texte, un bout du manteau de Saint-Michel et une pierre sur laquelle il aurait posé son pied. Le mont de Renéavant sur le chemin des pèlerins. On en trouve la trace écrite sous la plume d'un moine nommé Bernard. Il a laissé le récit du pèlerinage qu'il a mené du Montgargan à Jérusalem pour s'achever ici au Mont-Saint-Michel en l'an 867. Et il précise dans son journal que l'église en l'honneur de Saint-Michel se trouve au sommet de la colline. On a cependant jamais retrouvé le moindre vestige de ce premier sanctuaire. Il demeure une construction énigmatique, introuvable dans l'enchevêtrement des bâtiments actuels. Il serait illusoire d'imaginer que l'on sait tout du Mont Saint-Michel. C'est un livre dont certains chapitres restent à écrire et c'est d'autant plus intéressant à étudier que certaines époques ont tenté d'effacer les précédentes. C'est donc une sorte d'énigme à lever partant à la recherche de cet empilement d'éléments architecturaux, empilement apparent mais aussi empilement à l'intérieur des espaces au-mêmes. C'est à la fois un exercice qui peut relever du parcours initiatique, labyrintique, presque même une enquête policière particulière.

[musique] Pour nous, il s'agit maintenant de trouver où commence l'histoire architecturale du Mont-Sa-Michel.

[musique] Autrement dit, quelles sont les [musique] premières traces concrètes de son existence ? Le Mont Saint-Michel n'a cessé de se construire [musique] et se reconstruire sur lui-même au cours du temps comme un gigantesque monument gigogne. Pour remonter son histoire, il faut descendre dans ses entrailles, traverser les salles comme on traverse les siècles, emprunter des couloirs qui s'enfoncent dans le passé. jusqu'à atteindre le cœur de l'édifice. On est remonté [musique] dans le temps, on est dans l'espace le plus ancien du Mont Saint-Michel. Mais au niveau de la définition de ce qu'on voit autour de nous, ça reste assez mystérieux parce que toutes les époques ici se sont concentré, ont repris des parties, des restaurations et donc il faut démêler tout ça pour arriver à comprendre [musique] ce qu'il y a ici à l'origine. Cette chapelle mystérieuse aujourd'hui nommée Notre-Dame sous terre est longtemps restée murée et donc inexplorée. Il faut attendre le début du 20e siècle pour qu'on la redécouvre [musique] et que l'on commence à l'étudier. On a alors imaginé que ces murs étaient ceux du mystérieux sanctuaire édifié par Aubert. La science a montré qu'il n'en [musique] était rien. En travaillant sur certains matériaux, notamment la brique, recoupé avec les datations qu'on pouvait faire à partir des charbons de bois qu'on tenue de dans les mortiers, on a pu montrer que rien n'appartenait au 8e siècle. Tout appartenait à des réaménagements, des reconstructions plutôt du 10e siècle. Donc bien après la première occupation ici du monde. Aujourd'hui, enfoui au cœur du monument. invisible de l'extérieur. Cet espace constitue cependant la première construction d'importance édifiée sur le rocher. C'est pour comprendre sa structure étrange en double nef que Christian Sapin a effectué il y a quelques années des travaux très poussés de datation. On a pu montrer qu'il y avait deux phases dans le 10e siècle. C'est d'abord un espace croangulaire d'une salle portante éclairée par des fenêtres. Et puis dans un second état, on va diviser cette salle en deux, placer deux hôtels pour des besoins qui correspondent tout à fait à une évolution de la liturgie. Objectif probable, aménager l'endroit afin de permettre un accueil le plus large possible des pèlerins et la présentation des reliques depuis les tribunes qui surplombent les hôtels. Une mise en scène solennelle qui a aussi l'avantage de placer les précieux objets de culte à l'abri des tentatives de vol. Mais cet aménagement comporte une autre particularité qui intéresse l'archéologue. C'est la présence de couloirs débouchants au niveau des tribunes et qui suppose l'existence d'un autre bâtiment associé à Notre Dame sous terre. Alors, [musique] où menaient ces passages à l'époque ? À qui était-il destiné ? L'accès à ces tribunes ne peut être que privilégié. Seul les moines à mon avis peuvent accéder là. En tout cas, quelle que soit la fonction d'espace supérieur, il est sûr qu'il y a une relation entre cette partie supérieure [musique] et puis les tribunes. Ah voilà, ça vient. Voilà, on découvre. la basale. Hop ! Aujourd'hui, ce passage aboutit dans la neve de la grande église abassiale, édifiée plus tardivement au 11e siècle. Auparavant, il y avait donc ici une autre construction dont on retrouve les traces au sol. Ces lignes rouges marquent en effet l'emplacement des murs découverts lors de fouilles réalisé au début du 20e siècle par l'architecte Paul Gou. Reporté sur un plan, ces lignes rouges dessinent l'empreinte d'un édifice placé dans le prolongement exact de Notre Dame sous-Terre. Pour l'archéologue, la fonction de ce bâtiment fantôme est claire. cette partie orientale déjà Paul Gou il voyait le bâtiment des moines pour nous et quelques nos collègues on imagine plutôt vu sa situation sur orientation le plan de de l'église l'église de 9e 10e siècle et dans ce que les moines vont faire on a une volonté d'avoir une utilisation liturgique des deux espaces on invente à partir des possibilités du site un ensemble liturgique c'est exceptionnel Une [musique] église en haut réservée au moines, une chapelle en contrebas destinée au pèlerin, on alla les parties consacrées au culte d'un premier monastère. Ces vestiges témoignent des changements qui touchent le mont à la fin du 10e siècle. On entreprend de remplacer le petit sanctuaire d'UBER par un nouvel ensemble de bâtiments monastiques. Quelle est la raison de ce soudain besoin d'expansion ? Pour le comprendre, [musique] il faut quitter le rocher et s'intéresser au royaume de France, du moins ce qui tient lieu. Nous sommes sous le règne des derniers rois carolingiens qui ne contrôlent qu'une très faible partie du royaume. L'essentiel du territoire est constitué de [musique] duchers quasi indépendants du pouvoir royal. Parmi eux, le ducher de Normandie. Il est gouverné [musique] par Richard, descendant direct du chef Viking qui a conquis ce territoire. Il a [musique] maintenant besoin d'affirmer son autorité. Quand on est du Normandie, on a envie d'assurer ses frontières. Il fait construire des châteaux mais vers la Bretagne, il veut un pôle religieux qui soit en même temps un pôle économique efficace qui tienne bien la région d'Avranche. Donc il va fonder un monastère bénédictin vers les années 965-96. Les chanoes installées par Aubert quelques deux siècles plus tôt sont alors remplacées par des moines Benedicta. Un changement de communauté qui impose de nouvelles constructions. Avec la venue des Bédictins, on entre dans une ère totalement différente. Nous avons une nouvelle organisation de l'espace avec un monastère qui peut accueillir entre 40 50 60 moines. C'est à peu près les effectifs de l'abay du Mont-Sain-Michel. Installés dans leur monastère par la volonté du duc de Normandie, les Bénédictins vont parvenir à renforcer encore leur légitimité grâce à une étrange découverte. Un crâne oui, que les pensionnaires de l'abay présentent aussitôt comme celui du fondateur du premier sanctuaire, l'évêque d'Auber. Comment est-il arrivé là ? Nous avons un texte qui s'appelle Détranslation Odberti. Dans ce texte, on nous raconte une histoire incroyable de la découverte d'un squelette. Bernier qui était un des derniers chanoines au moment où les Bénédictins se sont installés au sommet du monde, furieux de se voir dépossé en quelque sorte va aller déterrer le corps de Saint Aubert et il demande à son neveu de transporter de nuit ce squelette et de le déposer dans sa cellule. Ce squelette va y rester jusque vers les années 10010. Et là, les moines vont démonter les planches du plafond et ils vont découvrir dans la soupente un coffret avec un squelette. Et là, on découvre que le crâne est trou. La particularité anatomique est aussitôt exploitée par les Bénédictins pour renforcer la légende d'Auber. On explique de Renavant que l'archange a touché du doigt la tête de l'évêque afin de l'inciter [musique] à construire le sanctuaire. Il en a gardé un trou dans le crâne. Marqué du doigt magique, il installe désormais un lien direct entre l'archange et le mont et devient une relique inestimable. Je dirais que c'est la seule relique qui existe de l'arcen Saint-Michel puisque c'est une relique en creux du doigt de l'archange. Ce crâne existe bel et bien. Il a survécu à la destruction des objets de culte lors de la Révolution française. Aujourd'hui, il est conservé dans le trésor de l'une des églises d'Avranche. Il est ainsi possible de l'examiner et peut-être d'éclaircir l'origine de la légende. Pierre Tillo, paléopathologiste, veut profiter de cette sortie exceptionnelle pour réaliser le maximum d'observation sur la relique. L'imagerie médicale lui permet de constater l'absence de trac de cicatrisation, d'inflammation ou de destruction de l'os. Il ne s'agit donc pas d'une trépéanation, d'une maladie infectieuse ou même d'un orifice pratiqué par les moines pour fabriquer leur récit. Alors, quel est son diagnostic ? On voit bien la margelle qui borde d'une épaisseur assez constante de 1 cm. euh tout le pourtour de l'orifice. On peut vraiment affirmer que c'est un kiste épidermoïde. On n'en meurt pas. C'est une tumeur bénigne qui ne se signale souvent chez le patient que par une bosse qui apparaît sous le cuir chevelure. C'est une infection qui est rare et cette rareté vient encore essayer d'apporter un élément favorable à la croyance. Vous savez la la vieille sentence qui dit "Croyez que cette perforation est bien le signe d'une révélation angélique." Ça marche. Les récits de miracles attributés au crâne se multiplient. Le montée et donc en fréquentation. Conséquence du succès, il faut à nouveau agrandir pour permettre l'accueil des pèlerins et donner à l'abayur architecturale à la mesure de son rayonnement. Le nouveau projet est ambitieux. Il s'agit de construire au sommet du rocher une église de 80 m de long. Elle sera aussi étendue que le monté haut. Mais comment un édifice d'une telle envergure peut-il tenir à la pointe d'un micule de granite ? Un véritable défi architectural. Les bâtisseurs décident alors de multiplier les cryptes tout autour du rocher afin de combler la pente. Elle témoigne en réalité d'un double programme imaginé par les moines. Répondre aux contraintes [musique] architecturales tout en proposant au pèlerin un véritable parcours mystique. Écrypte Saint-Martin date à peu près de 1023. On est au début de la construction de l'église romane avec ce volume qui est voûté en versau. Il y a 9 m de porté et ce qui est extraordinaire quand on s'arrête dans cette crypte, on éprouve un sentiment d'équilibre entre monumentalité mais humanité. humanité parce que le corps humain est la mesure [musique] de cette architecture. Constitué d'un cube parfait surmonté d'une demi-sphère, cette crypte est aussi un espace destiné à marquer le pèlerin dans sa montée vers le sanctuaire de l'archange. [musique] Ce carré devient presque un cercle. Et le passage symbolique du carré au cercle dans tout l'art occidental, dans l'art en général, c'est le passage entre un monde et l'autre. Et tout dans ce volume roman ne parle au fond que d'une seule chose, ce passage d'un monde vers l'autre. Voyage spirituel autant que physique qui se prolonge pour le pèlerin par d'autres espaces solennels comme cette forêt de piliers gigantesques qui soutiennent le cœur de l'église. Et puis une ultime chapelle dont l'accès se dissimule dans l'épaisseur du mur. Réservé au moine hors des circuits de visite, elle a échappé aux restaurations du 20e siècle et garde les traces de ces décors d'origine. [musique] Avec Notre Dame Sous Terre, les cryptes forment une véritable couronne en serrant le sommet du rocher et offre désormais une surface plane sur laquelle on va pouvoir construire la nouvelle église. Du bâtiment original, il ne subsiste aujourd'hui que certaines des parties, mais elle témoigne clairement du style voulu par les bâtisseurs et de la performance architecturale ici accomplie. Le cœur roman a disparu, mais il nous reste les tranceptes avec un transcept au sud, le bras du transcept qui est quasiment intact depuis le 11e siècle. Et puis surtout la grande nef romane. Une nef qui a été construite à l'époque de Guillaume le Conquérant et qui ressemble aux grandes églises normandes de cette époque vis-à-vis de Bernet, de Jumiège, de Camp avec des tribunes et une charpente de bois. On aurait pu voûer de pierre. La preuve, les tranes sont voûtées. Mais pour la neige, on a voulu une charpente de bois pas seulement pour donner de la lumière, de l'ampleur, mais pour aussi en quelque sorte reproduire les églises de Charlemagne. Les églises de Charlemagne copient les basiliques romaines qui avaient des plafonds de bois. Et bien, les normands vont copier les églises de Charlemagne et au-dessus des fenêtres routes, nous voyons de grands arcs de décharge. Il servirent à équilibrer le poids de la charpente, le poids des toitures et du vent sur ces toitures sur les seuls piliers. On a déjà on germe les structures de l'architecture gothique avec la répartition des forces des poussées. Tout ça est déjà parfaitement conçu, parfaitement assimilé par les bâtisseurs du 11e siècle.

[musique] Amputé au 18e siècle de trois través à la suite d'un incendie, l'église abassiale impose cependant au site cette silhouette pyramidale qui ne pourra [musique] que s'affirmer au gré des nouvelles constructions. Aujourd'hui, à la vue de cet imposant vaisseau de pierre amarré au sommet du rocher, on peut s'interroger sur le chantier qui a permis de l'édifier et d'abord sur son financement. Comment une abaye [musique] plantée au confin de la Normandie génère-t-elle les moyens nécessaires à une telle entreprise ? Les réponses sont contenues dans ce manuscrit [musique] qui à sa façon témoigne de la richesse et de l'organisation du Mont-Sain-Michel. Ce cartulaire est un document incontournable qui permet vraiment de plonger dans l'histoire économique de l'abaye. C'est la compilation de plusieurs chartes dont les plus anciennes remontent au à l'an 1000. Et à travers cette compilation, on a le reflet euh assez précis de l'ensemble des domaines qui étaient détenus par les moines du Mont-Saint-Michel tout autour de l'abba, mais aussi parfois très loin puisque les possessions des moines du Montsa- Saint-Michel s'étendent jusqu'en Angleterre, en Cornois notamment dans les îles anglo-normandes mais aussi un peu plus loin vers le Mè ou vers la Bretagne. Un vaste patrimoine [musique] qui provient des donations faites à l'abaye par les nobles afin d'assurer le salut de leur âme. Alors, c'est un capital [musique] euh immobilier mais c'est aussi un capital qui rapporte et permet euh de financer les grands chantiers de l'abaye. On peut penser notamment au moulins. Les moulins sont des lieux qui sont très prisés par les moines puisque on a besoin de ces moulins jour après jour. Euh c'est la même chose pour les ponts, c'est la même chose pour les ports. Euh il y a systématiquement des taxes, des redevances qui sont versées à l'abay personne qui utilise ses propriétés foncières. Les donateurs les plus généreux sont bien sûr les ducs de Normandie, en particulier Richard II qui [musique] dote l'abay en 102 d'un ensemble d'il situés au large de la baie. Ce sont les îles Choset et elles présentent une particularité qui va changer l'histoire du monde. Il s'agit d'une réserve de granit quasi inépuisable et relativement facile à exploiter. Là, on se trouve dans une carrière qui a servi à la construction du Mont-Saint-Michel. Et l'intérêt de ces carrières en proximité de mer, c'est queon pouvait transporter le granit en utilisant la marée. Quand la mer baisse le matin, le courant vient du sud, c'est-à-dire qu'il vient de la baie et il vous emmène vers Chusée. Et quand la mara remonte le soir, le courant vient d'une heure et il vous ramène dans la baie du montel. Donc pour transporter du granit à cette époque, c'était tout à fait pratique parce qu' on coupait des blocs et des très gros blocs qui n'étaient pas faciles à transporter, on les accrochait sous les bateaux. Quand les bateaux flottaient, ils se soulevaient avec le bloc et ils étaient remorqués tout doucement à la voile en allant vers le montel. Alors, souvent ce qui se passe quand on voit des des tas comme ça, des petits tas avec des petits blocs, c'était des pierres qui étaient taillées sur place dans la forme voulue pour la destination. Car cette pierre, en plus de son abondance et sa proximité a une autre qualité. Chosé a vraiment été dominante dans la dans la construction artistique du mont parce que le le granis de chosé a une qualité, c'est qu'il est plus malléable que certains granises et il est facile à travailler artistiquement. C'est pour ça que dans tous les édifices religieux de la côte, même jusqu'à Gerzé, on retrouve le granit de chosé qui a servi à faire les parements d'église, à faire des ornements, à sculpter des gargouilles. Il y en a même sur Notre Dame de Paris du granit de José. Le granit de Choset permet au moines d'envisager de grands travaux. Les besoins sont immenses. En plus de l'église, c'est tout un monastère qu'il faut édifier avec ses bâtiments conventuels, ses annexes, ses espaces ouverts au pèlerins et au pauvres. Les pierres sont tissées par des mond de charge actionnés grâce à des roues d'écureuil. À partir des années 1020 et pendant près de deux siècles, l'abaye romane se construit sans jamais interrompre ni la vie liturgique ni les pèlerinages. Les abées se succèdent à la tête de la communauté. se passe le relais de ce vaste chantier. Chacun lance son programme de construction, ajoute des bâtiments, des jonctions et des fonctions à cette cité protéiforme qui est en train de naître. Cette fois cependant, la plupart des nouveaux ouvrages ne reposent plus sur un plateau de crypte, mais sont accroché directement sur la pente du rocher. Résultat, les poussées horizontales ne peuvent être contenues que [musique] par des contreforts collés au bâtiment et donc moins efficaces. Quant au mur de soutainement, il manque souvent d'épaisseur et de cohésion. En vérité, le montrag fragile, sensible au plus petit tremblement de terre, à l'érosion. À trois reprises, au moins entre le 11e et le 12e siècle, l'abay moitié de ses constructions, sans compter les incendies qui provoquent de fréquents ravages. Chaque fois, on reconstruit, on remanie. Les parties romanes qui subsistent sur [musique] plusieurs niveaux forment un dédal de salles, de couloirs et d'escaliers dont on peine à comprendre précisément l'usage. Des espaces d'autant plus compliqués à interpréter qu'ils ont été largement remaniés lors des restaurations effectuées au 19e et au 20e siècle, en particulier par l'architecte Paul Gou. Paul Gou arrive sur une situation qui est relativement complexe et lui va gommer finalement tous les vestiges et il va essayer de restituer un état harmonisé de l'époque romane. Il veut une habille romane. Alors qu'on a on sait qu'on en a au moins deux deux voire trois étates. Alors aujourd'hui, est-il encore possible de donner du sens au vestige roman ? Comment clarifier le fonctionnement des lieux [musique] il y a plus de 10 siècles ? Au centre des interrogations, cet escalier [musique] monumental qui traverse les parties romanes. Aujourd'hui, il constitue un axe de circulation important. [musique] Mais pour l'historienne, il s'agit là probablement du résultat des restaurations réalisées par Paul Gou. Tout le parent, on va dire sur les de tiers de la hauteur a été très chamboulé. À la fois, tu as des reprises, tu as beaucoup de restauration, on a des traces de saisure, on a des des désordres dans les maçonneries. D'autres traces de reprise semblent témoigner d'une ouverture ancienne dans la paroi. C'est bizarre. Qu'en était-il à l'origine ? Il est possible d'aller voir de l'autre côté du mur. Cet espace fermé au public constituait à l'époque le logie des abes en charge de la [musique] communauté. Mais on y trouve aussi des vestiges bien connus de Florence Margaot. Tu vois cette grande arcade qui a complètement disparu de l'autre côté. C'était probablement une circulation majeure mais il faut imaginer que ce niveau de sol évidemment il faut le baisser ça a été muré et ça a été entrolé. Plus intrigant encore, ces passages qui s'infiltrent dans les murs. À quoi servait-il ? Où conduisait-il ? Un petit peu d'escalade. Voilà. Pour l'historienne, toutes ces questions révèlent l'existence d'un système de circulation très ancien, sans doute imposé par le fondateur de l'ordre [musique] des Bénédictins. La règle de Saint-Benoît, elle détermine la la vie des moines et l'organisation du bâtiment. Les moines ne doivent pas croiser les pèlerins. Les moines ont leur propre circulation et lieux de prière. Même à l'intérieur de l'église, il y a des espaces qui sont séparés, qui sont souvent mêmeonnés. Il est clair que les moines ont vécu avec cette règle qu'on leur lisait quotidiennement et les différents architectes, ils avaient ça dans la main et ça devait dicter effectivement leur projet de construction. Il est pas possible qu'il n'en ait pas tenu compte. Le meilleur exemple de cette organisation [musique] architecturale est le plan de l'abaye de Saint-al en Suisse. Il montre la disposition d'un complexe monastique [musique] médiéval établi selon la règle de Saint-Benoît. Problème au Mont-Sain-Michel, il faut adapter un plan horizontal à un rocher qui impose de tout construire à la verticale. Réel défi pour les bâtisseurs de l'époque devenu un vaste puzzle pour les chercheurs d'aujourd'hui. Pour le résoudre et vérifier ses hypothèses, Florence Margaot utilise de nouveaux moyens d'enquête. Il s'agit de scanner un à un tous les espaces qui composent les parties romanes, soit une bonne moitié [musique] de l'abli. Objectif créer un modèle numérique exact des zones à étudier. Un double parfait qu'elle va pouvoir soumettre à des observations nouvelles et irréalisables sur le terrain. On va essayer de repérer les couloirs qui ont été scannés pour voir s'ils sont sur le même niveau de circulation. Alors voilà, on voit bien le premier là. On voit qu'il y a des bouches dans le vide aujourd'hui parce qu'on on pense qu'il y a un bâtiment ici qui s'est effondré. Et moi ce qui m'intéresse c'est de savoir s'il fonctionne sur le même niveau que le petit couloir qui est situé dans les logies de l'ouest. Ouais, on va isoler deux couloirs qui sont qui sont ciblés. Ah oui, ça c'est très bien. Ça c'est parfait. Et ben oui, là on a celui du couloir nord et il est sur le même niveau que celui de la qui longe la salle des fleurs de liss. Le plan original de l'abaye romane commence à se reconstituer. C'est tout un réseau de couloir creusé dans les murs qui apparaît. Il permet de retrouver la fonction de certaines salles et bâtiments disparus. On est vraiment sur des couloirs qui nous permettent d'identifier les espaces monastiques. On a ce couloir qui provenait en fait du bâtiment des cuisines qui a été effondré qui devait également desservir la salle qui joue ce bâtiment des cuisines qui devait [musique] être le réfectoire des moines. Et on a donc un couloir qui se prolonge vers l'ouest. ici ben le fantôme [musique] d'un morceau de bâtiment qui a dû s'effondrer avant la fin du Moyen-Âge. Et on retrouve le parcours avec l'autre petit tronçon qui desservait à l'ogie de l'abé à l'ouest avec un abé qui est amené à accueillir des pèlerins de marque et donc à avoir un espace de restauration qui est distingue du réfectoire des moines. Sont des couloirs qui sont vraiment liés au services. Le but est de circuler sans déranger la communauté. Et on a une séparation qui devait être ici matérialisée entre la clôture et les espaces auxquels pouvaient accéder les pèlerin. Cette nouvelle vision du plan permet à Florence Margaot de reconstituer hors des espaces réservés au moines l'ancien parcours des pèlerins. Première étape, la grande arcade murée. Cette vue, elle est intéressante parce qu'on voit la grande arcade par laquelle arrivaient les pèlerins. Elle fait dans les 5 m de haut. Donc c'est vraiment une arcade monumental. Elle est débouché donc devant notre âme sous terre. Notre âme sous terre qu'on aperçoit ici en coupe. La petite chapelle où se retrouvaient les pèlerins aux origines de l'abay demeure ainsi dans le circuit. Mais elle n'est plus le lieu de culte principal. Il semble que le principe de cette circulation soit de pouvoir longer en tout cas à défaut d'y pénétrer l'endroit qui est identifié dès l'époque romane comme l'endroit le plus sacré de l'abaye. Les pèlerins empruntaient ensuite un escalier existant dès l'origine de l'abaye romane et qui les conduisait directement dans la neve de l'église côté sud. Ils atteignaient ainsi le cœur des espaces [musique] liturgiques par un chemin bien distinct de celui des moines qui accédait à l'édifice par le côté nord. Grâce aux travaux de Florence [musique] Margaot et aux recherches antérieures, il est maintenant possible de préciser l'aspect général des bâtiments au 11e [musique] siècle. Au nord, les cuisines et le dortoir qui bordent la neffe de la grande église à Bastiale. En avant de la façade, un espace réservé aux religieux, peut-être un premier cloître. L'accès des pèlerins à l'abbéi, lui se situe côté sud en contrebas. Un état forcément éphémère tant la géographie des lieux va changer au gré des destructions, des réaménagements, mais aussi des nouveaux projets qui vont marquer le destin exceptionnel du Mont-Saint-Michel. Ainsi, dès le siècle suivant, l'abé Robert de Torini fait construire deux tours en façade de l'église et confère au monastère un rayonnement unique en Europe. Il va faire de l'endroit au 12e siècle l'un des haut lieux de la pensée occidentale. Fin politicien et brillant érudit, il dirige la communauté pendant 25 ans. On le connaît pour les chroniques qu'il rédige sur son temps mais aussi pour son amour des livres. Il équipe ainsi la bibliothèque du monastère de près de 140 ouvrages. Chiffre énorme pour l'époque équivaut à l'abayon nom de citer des livres bien avant que Paris ne prenne la relève. C'est aussi sous sa direction que le scriptorium du Mont-Sain-Michel devient l'un des plus productifs d'Europe et développe même un style propre où la collaboration entre image et texte est si étroite qu'on parle d'écriture en luminée. Voilà, on a la chance d'avoir conservé 200 manuscrits qui donnent une image de la composition de ce qu'était une bibliothèque médiévale. L'essentiel sont les ouvrages religieux, mais une partie de la bibliothèque était constituée d'ouvrages profane, environ 15 à 20 % des grands auteurs classiques Virgiles, Cicéron, des historiens de l'antiquité mais la particularité quand même du monde qui est, j'allais dire un mystère non encore expliqué, c'est la présence de ce livre-ci, la rhtorique d'Aristote Aristote qui est un auteur quasi interdit par l'église à cette époque là parce qu'il veut expliquer scientifiquement tout ce qui existe. Les moines du monde, ils sont dans un tel environnement maritime où il se passent des phénomènes phénomènes démaré, tremblement de terre, la foudre et ils veulent des explications. C'est pour ça qu'ils ont l'intégralité de Pin l'ancien qui est un auteur scientifique et qu'ils ont vraisemblablement voulu avoir Aristote pour essayer de de de percer le mystère de toutes ces réalités qui les entourent. Merci. La quête du savoir au sein de l'abay [musique] jusqu'à compiler les connaissances fondamentales en mathématiques, en géométrie et en astronomie. On a l'exemple de ce manuscrit 235 qui contient de très nombreux dessins montrant comment l'on peut par exemple interpréter le triangle rectangle. Là, vous avez un personnage qui est en train d'utiliser un appareil pour fixer l'étoile polaire, pour avoir le nord, hein. Vous avez également des personnages qui essaient d'apprécier la hauteur soit d'un arbre, soit d'un monument à partir d'une angulation. Donc il y a là énormément de règles de mathématiques que les moines utilisaient évidemment pour la construction de leurs édifices. Donc c'est une culture très complète encyclopédique qui anime les moines à cette époque là. Cependant, l'abbé Robert de Torini va ajouter encore une discipline à ce programme déjà très complet. Il s'agit de l'histoire et dont il nous livre une chronique [musique] impressionnante. Ce qui est surprenant, c'est qu'il va nous donner pour les années 1150 1186 des informations sur le monde entier année par année qui se passe dans le royaume de Germanie, de ce qui se passe à Rome, de ce qui se passe en Espagne, de ce qui se passe en Italie du Sud avec les Normands. le roi Henri II qui se déplace parce qu'il est bien informé sur Henry I qui est un ami très cher à l'abbé Robert de Torini et chaque fois que le roi en Angleterre vient dans la région il fait une visite au Mont-Saint-Michel et l'abé du Mont se déplace régulièrement en Angleterre que le Mont Saint-Michel est devenu anglais ou plutôt anglo-normand. Tout a commencé un siècle plus tôt quand un certain Guillaume le Conquérant, duc de Normandie se lance à l'assaut de l'Angleterre et devient le souverain d'un nouveau royaume comprenant l'Angleterre et la Normandie. Le jeune roi entreprend alors de remplacer la plupart des évêques [musique] anglais par des normands et le Mont Saint-Michel en profite pour étendre ses possessions outremange en Cornoï par exemple dans le sud de l'Angleterre où l'on édifie un monastère Saint Michael Mount en s'inspirant nettement du modèle normand. C'était certainement déjà un centre religieux avant qu'il ne soit dédié à Saint-Michel. Je pense que c'était déjà établi et qu'il y avait d'autres bâtiments avant ceux que vous voyez aujourd'hui. En tout cas, dans les années

1130. Bernard Labec, qui était l'abbé du Mont Saint-Michel, a fait construire l'église que nous avons ici et le prieuré. Les rapports entre l'abbaye normande et ses possessions anglaises sont intenses. Ils permettent des échanges de manuscrits mais instaurent aussi un véritable lien politique.

Je pense que pendant 200 ans, il y avait une relation étroite parce que Guillaume le Conquérant, comme on l'appelle, quand il est arrivé ici, a été très malin. Il a intégré ses nouvelles conquêtes à la Normandie. Il y a donc eu beaucoup d'échanges et à l'arrivée d'Henri Ier, les relations avec l'abbé du Mont-Saint-Michel, l'abbé Torigny, étaient très étroites. Torigny était d'ailleurs le parrain d'une de ses filles, ce qui suggère qu'ils étaient très bons amis.

C'est d'ailleurs sous les hospices de Robert de Torigny et dans l'église abbatiale du Mont-Saint-Michel que les rois d'Angleterre et de France se rencontrent [musique] en 1158 pour tenter de régler leurs différends. L'abbaye normande est devenue un centre de pouvoir à la fois spirituel, [musique] économique et politique. Elle constitue désormais un enjeu important dans le conflit territorial qui oppose les royaumes d'Angleterre et de France.

1204. Le roi de France Philippe Auguste, profitant de dissensions au sein du royaume d'Angleterre, entreprend de reconquérir cette Normandie infidèle. [acclamation] Il confie à ses alliés bretons le soin de s'emparer du Mont-Saint-Michel. Le résultat est catastrophique. Les Bretons saccagent le village, l'incendient, les flammes gagnent l'abbaye. Le monastère redevient français mais très abîmé. [musique]

Philippe Auguste s'empresse alors de donner les moyens nécessaires pour réparer les dégâts. Il s'agit [musique] de rendre son prestige à un édifice planté sous le nez des Anglais. Ce sera la Merveille, chef-d'œuvre de l'architecture gothique. La Merveille est une muraille de plus de 40 m de hauteur, miraculeusement accrochée à la pente du rocher et où cet âge dans un ordre symbolique, les salles nécessaires aux moines et à leurs visiteurs. Les plus prestigieux d'entre eux se voyaient conduits directement à la salle des hôtes. Épurée, tout en finesse, elle a vu passer la plupart des rois de France, de Saint-Louis à François Ier.

De l'autre côté du mur commencent les espaces réservés aux moines, une salle de lecture ou d'écriture et surtout à l'étage du dessus, le cloître. Comme le veut la règle monastique, il est en communication directe avec le réfectoire. Un immense volume éclairé de 59 fenêtres qui se révèlent une à une lorsque l'on progresse dans la salle et qui diffuse une lumière douce parfaitement répartie.

La Merveille est une performance architecturale qui impressionne et questionne les spécialistes. Cet immense bâtiment a en effet été construit en un temps record. On a quand même un chantier qui est extrêmement complexe à réaliser dans une période de temps qui est quand même relativement courte. On parle de 1228. On sait malgré tout, à travers les textes, qu'on a quand même des travaux qui perdurent jusqu'en 1236, mais malgré tout, ça fait un chantier colossal en 24-25 ans sur un édifice qui est difficile d'accès, quoi.

Alors, comment les bâtisseurs sont-ils parvenus à leur fin ? Pour l'archéologue, certains détails de la façade dévoilent la véritable histoire de la construction de la Merveille. Quand vous regardez en fait les ouvertures, les fenêtres, les baies du réfectoire, vous apercevez que là, vous avez une baie qui tombe au milieu du contrefort, alors que là, vous êtes sur le côté. Là également, à nouveau au centre. Enfin, il y a toujours un décalage et cetera. On n'a pas quelque chose de complètement uniforme. On sent bien qu'il y a du bricolage, qu'on a reconstruit des choses sur du préexistant, quoi. [musique]

En clair, les bâtisseurs ont largement utilisé les restes de l'édifice incendié et ils nous ont laissé ce montage [musique] hardi en bord de falaise, exposé continuellement au vent du nord. [musique]

La Merveille est vulnérable et nécessite une surveillance particulière. Pour cela, on utilise aujourd'hui les moyens les plus modernes. Toutes les parties extérieures ont été scannées par hélicoptère et permettent de juger pierre par pierre de l'état [musique] du bâtiment. Il était temps. On n'est pas intervenu sur la Merveille depuis Paul Gou. Donc là, on est obligé de réintervenir parce qu'on s'est aperçu qu'il y avait quand même des zones qui étaient inquiétantes. Les lichens, les mousses, les algues, c'est quelque chose qui altère la pierre. Le granit, il a beau être très dur, avec le temps, il s'altère, il s'oxyde, il perd de sa cohésion. On a des altérations qui dépassent quelquefois 10 cm. On a perdu 10 cm d'épiderme, c'est considérable, he, pour de la pierre. À la limite, ça menace même la stabilité de l'édifice si on n'y prend pas garde. Donc ce qui a justifié cette étude [musique] pour la restauration de la Merveille.

Un vaste chantier qui ne concerne pas seulement les façades, mais aussi la pièce maîtresse de tout l'ensemble, le cloître. Le cloître, c'est une œuvre absolument extraordinaire. C'est un jardin suspendu. C'est en même temps une [musique] ouverture vers le ciel, alors que l'abbaye est un monde clos, fermé. C'est éminemment un espace spirituel. Mais évidemment, il subit les inconvénients de sa position puisque c'est en même temps un réceptacle. Il est ouvert vers le ciel certes, mais aussi vers les nuages et vers la pluie et vers toutes les intempéries. De fait, le terrain a perdu son étanchéité et génère des infiltrations très importantes vers la salle du dessous.

Pour intervenir au sommet du mont, il faut employer les grands moyens. Des tonnes de terre et de pierres sont ainsi évacuées par hélicoptère afin de permettre la réfection du sol. Mais cette opération révèle également la part d'histoire qui dormait sous les dalles du promenoir. Là, on est sur le sol primitif qui correspond au cloître construit au 13e siècle. Donc, c'est vraiment le sol sur lequel marchaient les moines au 13e siècle. Donc, ce sont des dalles de schiste qui sont maçonnées entre elles à l'aide de mortier de chaux et qui sont très érodées à force de circulation. [musique]

Ce dallage historique a été profondément enfoui sous de nombreuses réfections, en particulier celle de l'architecte Édouard Corroyer, qui à la fin du 19e siècle entreprend de gros travaux de restauration du cloître. Ici, on voit le niveau de sol sur lequel on marchait il y a encore quelques semaines, qui est installé par Corroyer dans les années 1870. Et donc, on se rend compte que le sol a vraiment bougé, a été exhaussé régulièrement au cours du temps.

Pour l'archéologue et le restaurateur d'aujourd'hui, cette découverte permet de retrouver le sens premier de toute l'architecture. Ce cloître, en remontant le sol, il avait perdu sa proportion. On avait une proportion qui n'était pas celle d'un cloître, qui était même, à la limite, pas à l'échelle du monument. Et là, aujourd'hui, quand on voit bien, quand on est sur ce sol médiéval, celui du 13e siècle, celui de la conception d'origine du cloître, et bien le monument reprend les proportions. Vous voyez que les chapiteaux, ils sont à hauteur là. On ne les a pas dans l'œil, les chapiteaux, on les voit légèrement en contre-plongée, ce qui est la vision normale d'un chapiteau. Puis la deuxième idée, c'est évidemment le banc, parce qu'on ne comprenait pas pourquoi ce banc, c'était quasiment une marche, quoi, hein. Et aujourd'hui, avec ce niveau médiéval, bah voilà, le banc, c'est un vrai banc, et les moines déambulent, ils ont leur bréviaire, ils ont leur Bible et ils peuvent s'asseoir pour méditer devant ce jardin suspendu absolument extraordinaire.

Le projet architectural de la Merveille se révèle d'une cohérence parfaite. Chaque salle possède un style pensé selon sa fonction, et elle s'assemble pour constituer le plan complet d'une abbaye verticale ou presque, car il reste comme un vide à l'extrémité du cloître, dont le mur est ici percé de [musique] trois arcades béantes. Elle devait mener à un troisième bâtiment jamais édifié. Manifestement, le plan d'origine prévoyait de prolonger la construction vers l'ouest. Le cloître se serait alors trouvé au centre du circuit monastique, entre le réfectoire, le dortoir et une salle capitulaire située dans le dernier bâtiment. Pourquoi le projet d'origine n'a-t-il pas été mené à son terme ? Mystère.

Une chose est sûre, la fin du chantier vers 1228 coïncide avec un changement de politique de la part des abbés. 1236. Richard Turstin prend la direction de l'abbaye. Il a d'autres ambitions que celles d'être un guide spirituel. Proche du pape, [musique] il obtient pour lui-même des privilèges comparables à ceux d'un évêque et se préoccupe surtout d'affirmer et de consolider son pouvoir. Sur le côté est de l'abbaye, il transforme l'entrée en une porterie aussi fortifiée que celle d'un château et se fait construire Belle-Chaise, une salle exclusivement consacrée à rendre la justice. [musique]

Il pousse la défense de son domaine jusqu'à ordonner la construction d'une enceinte autour des maisons groupées en contrebas. C'est en effet un véritable village qui s'est développé sur les pentes du rocher. Intimement lié au fonctionnement de l'abbaye, il est aussi un passage obligé pour les visiteurs. Aujourd'hui, cependant, il demeure mal connu des historiens. Quel était son étendue au 13e siècle ? Que sait-on des occupations de ses habitants ? De nouvelles fouilles réalisées dans la rue principale au pied de l'église du village vont permettre d'en apprendre davantage.

À l'occasion de travaux d'assainissement, les archéologues ont fait d'étranges découvertes. C'est un adulte, vu [musique] la taille de sa clavicule. Même la mienne, elle n'est pas aussi grande que ça. Donc, il devait être assez robuste. Moi, je dirais que c'est un un géant. Voilà, c'est ce que j'imagine. En tout cas, il ne reste que les pieds de l'individu en place. C'est un enfant. C'est une trentaine de sépultures qui sont mises au jour. Aucun doute, il s'agit d'une partie de l'ancien cimetière du village.

Le terrain a été largement bouleversé par les travaux successifs d'aménagement de la rue. La plupart des sépultures sont amputées, parfois totalement chamboulées. La première cause de ce grand désordre est très ancienne et nous ramène aux travaux de fortification du village. On est sans doute aussi sur le tracé du rempart construit au milieu du 13e siècle qui vient perturber complètement le cimetière et qui nous permet de dire que le cimetière est antérieur à ce rempart-là. Ce cimetière marquait sans doute à l'époque la limite du village. Mais pour faire passer les fortifications, on n'a pas hésité [musique] à écraser quelques tombes. Priorité à la défense des vivants.

Ce fameux cimetière, il est coupé par une perturbation qui fait à peu près 3 m de large, qu'on voit très bien ici en coupe et puis en plan, qu'on retrouve également là, qui vient bien donc couper le niveau d'arène granitique et le cimetière qui est posé au-dessus. On a ce fameux bloc là qui est sans doute du rocher naturel, mais en tout cas qui a été taillé et qui est situé au niveau de l'angle du rempart du 13e siècle. La morphologie du village autour de l'église change complètement avec l'enceinte du 13e, quoi.

Pour François Calini, qui étudie depuis des années les fortifications du Mont-Saint-Michel, cette découverte apporte des informations inédites et importantes sur les défenses de cette époque. Ce qui est intéressant avec la fouille qui est menée actuellement au niveau du cimetière [musique] paroissial, c'est qu'on a pu mettre en évidence les premiers vestiges de cette enceinte du 13e avec une porte en chicane, qui est un élément extrêmement fort, quoi, au niveau de la défense de l'entrée. On a d'autres éléments sur le mont qui sont conservés. Le principal, ça reste quand même une grande partie du rempart nord que la tradition attribue de toute façon au 13e [musique] siècle et qui manifestement fonctionne bien avec le 13e siècle. Et on a des petits éléments qui nous permettent en fait de faire une restitution de cette enceinte du 13e. On se retrouve comme ça avec une enceinte assez cohérente, une sorte d'arc de cercle à l'est de l'abbaye sur les hauteurs. Donc avec un village qui est assez resserré, donc [musique] à l'abri des vents dominants.

En réalité, dès la fin du 13e siècle, les constructions franchissent les limites de ces premiers remparts. Le village se développe grâce aux avantages accordés par le monastère, mais aussi du fait des pèlerinages. Comme aujourd'hui, il faut assurer la nourriture et l'hébergement des voyageurs et leur proposer des objets qui attestent de leur venue au sanctuaire de Saint-Michel : des médailles, des bagues, mais aussi des grelots, des sifflets ou même des cornes qui permettent au pèlerin de faire du bruit tout au long du voyage. Un véritable rituel sonore grâce auquel il s'identifie et se distingue du simple voyageur.

Cependant, les objets les plus prisés sont les enseignes métalliques, c'est-à-dire des petites figurines que l'on accroche au chapeau ou au revers du manteau. À ce sujet, les informations sont longtemps restées parcellaires, faute de matériel. [musique] Jusqu'à ce que, il y a quelques années, les archéologues mettent au jour plus de 150 moules de pierre destinés à la fabrication d'objets de pèlerinage. L'emplacement de la découverte, au pied de l'entrée de l'abbaye, fait qu'on était très probablement en présence de l'atelier officiel de l'abbaye. Et on a une qualité de détail sur la plupart de ces objets qui est vraiment exceptionnelle. On voit vraiment, par rapport à la diversité de tous les moules qu'on a pu trouver, la richesse et la volonté de créer un maximum de pièces toutes différentes les unes des autres, de manière à satisfaire tous les goûts de la clientèle.

Pour répondre à la demande, les artisans imaginent des techniques de production en série. Le principe, en fait, ça va être de produire en une seule coulée le maximum de pièces. [musique] En l'occurrence, sur des valves comme celle-ci, qui servent à fabriquer deux enseignes avec les deux personnages qui vont bien s'imbriquer l'un dans l'autre. Une seconde solution, ça va être d'avoir une pièce d'un côté du moule et puis au revers, une seconde pièce. C'est un artisanat qui est vraiment très complexe, et on voit qu'il y a eu plein de réflexions, en fait, pour produire le mieux possible, avec le plus de détails, et puis en gardant tout de même une belle qualité d'objets.

C'est l'archange qui occupe le centre de cette iconographie. [musique] Mais sa représentation évolue. Avant la Guerre de Cent Ans, il est vêtu d'une toge. Après la guerre, on le représente en armure. Façon de rappeler ce fait d'armes qui va propulser le Mont-Saint-Michel au sommet de sa gloire : son infaillible résistance à l'invasion anglaise.

Nous sommes au début du 15e siècle. L'ennemi est là, armé, non loin des remparts, bien décidé à s'emparer du mont. Conflit de territoire et de succession au trône de France, la Guerre de Cent Ans va occuper les royaumes français [musique] et anglais de 1337 à 1453. Aux avant-postes du conflit, le Mont-Saint-Michel est embarqué dans la tourmente et va se révéler la plus solide des places fortes.

Ici, la première des protections est naturelle : c'est le mouvement des marées. Deux fois par jour, elle noie et découvre les abords du rocher et ne laisse à l'ennemi ni le temps de mener une attaque en bateau, ni celui d'en faire le siège à pied. Mais les défenseurs vont aussi transformer le rocher en véritable forteresse. La menace commençant à grandir autour du Mont-Saint-Michel. En 1368, la ville du Mont-Saint-Michel obtient l'autorisation du roi de France pour pouvoir, en fait, construire un rempart rudimentaire. Donc, pour cela, il rase les maisons donnant sur la grève et il construit un premier mur avec deux portes au sud, ici et là, et également une troisième porte à l'est, au pendant de l'église paroissiale.

Mais la vocation militaire du mont va encore s'affirmer. En 1415, les troupes anglaises commandées par Henri V débarquent en Normandie et se rendent maître de tout le nord de la France ou presque. Au milieu de ce territoire entièrement conquis, le mont résiste et demeure fidèle au royaume de France. Pendant plus de 20 ans, les Anglais vont tenter de faire tomber ce symbole insolent de la résistance. Ils vont même construire un fort à quelques centaines de mètres sur l'île de Tombelaine, en vain.

Il faut dire que le Mont a largement amélioré [musique] ses défenses. Au début du 15e siècle, l'abbé du Mont-Saint-Michel, Robert Olivet, commence à entreprendre un épaississement des fortifications, puis ensuite la construction de tours. Et on a comme ça tout un ensemble d'ouvrages le long de ces fortifications avec un chemin de ronde et un parapet pour protéger, en fait, la garnison circulant sur ce chemin de ronde. On modifie aussi le plan des entrées afin de limiter encore les possibilités d'intrusion. Aménagement dont on retrouve la trace dans l'une des caves des maisons adossées au rempart. Là, en fait, on a les vestiges de la porte monumentale du 14e siècle, celle qui est représentée sur la miniature des frères Limbourg. Et juste derrière nous, on a la maçonnerie de la demi-lune. Donc, cette tour qui bouche la porte à partir de 1425 pour empêcher les Anglais de pouvoir pénétrer à l'intérieur du Mont-Saint-Michel et les obliger de passer au pied des remparts et d'être sous le feu des garnisons.

En juin 1434, ils parviennent cependant à pratiquer une brèche à coup de canon dans le mur d'enceinte et pénètrent dans le village. [acclamation] Ils sont violemment repoussés par l'armée des défenseurs, c'est-à-dire les soldats de la garnison royale et 119 chevaliers normands venus aider à tenir le siège. [acclamation] Le Mont invincible. Sa silhouette, visible à plus de 40 km, incarne l'espoir, la fidélité à la couronne et bientôt la victoire.

Conséquence, après la guerre, l'afflux des pèlerins et des dons est sans précédent. Louis XI, [musique] le nouveau roi de France, se rend cinq fois sur place en pèlerinage et se montre très généreux avec l'abbaye qui a besoin d'argent pour de nouveaux travaux. Le chœur de l'église [musique] romane s'est effondré pendant la Guerre de Cent Ans. On n'avait alors ni les moyens ni la disponibilité pour le reconstruire. Mais en 1446, l'abbé Guillaume Destouville lance le chantier. Plusieurs fois interrompu, repris par quatre abbés successifs, il dure au final 75 ans. Malgré cela, le résultat est parfaitement harmonieux. [musique]

Une cage de lumière vertigineuse sans chapiteau ni sculpture [musique] pour interrompre le faisceau des colonnettes qui file du sol à la voûte. Ici, seul l'éclat du jour, généreusement distribué par de larges baies, fait jouer la pierre. Pour lui donner encore davantage d'ampleur, le chœur est entouré d'une couronne continue de petites chapelles qui se découvrent derrière la ronde des piles. Mais cette construction étonne les spécialistes. Elle présente en effet une sobriété et un classicisme étrange pour l'époque. C'est un magnifique chevet qui est construit selon les principes du style gothique flamboyant, mais qui, par sa structure, par sa lisibilité architecturale, par l'absence de surcharge décorative, s'inscrit davantage dans la tradition du gothique rayonnant du 13e et du 14e siècle. Ça a dérouté d'ailleurs beaucoup d'historiens de l'art qui se sont interrogés sur les raisons pour lesquelles l'architecte s'inspirait d'une architecture qui lui est antérieure d'un siècle ou d'un siècle et demi.

Selon Yves Gallet, pour comprendre ce qui s'est passé au moment de la reconstruction du chœur, il faut d'abord s'intéresser aux piliers qui [musique] le soutiennent aujourd'hui. Celui-ci, en particulier. En 1964, il y a eu une opération de rénovation du pavage du chœur et on s'est aperçu, à la grande surprise des archéologues, que sous la pile gothique subsistait la demi-colonne romane liée à ce mur également roman. La reconstruction sur des structures antérieures n'est pas inhabituelle au Mont-Saint-Michel, [musique] mais celle-ci intrigue l'historien. Quelle est exactement l'ampleur [musique] de cette réutilisation ?

Pour le savoir, il faut descendre d'un étage et chercher les indices dans l'une des cryptes les plus mystérieuses de l'abbaye. Elle est peuplée d'une armée de piliers géants, d'énormes fûts cylindriques de plus de 5 m de circonférence, destinés à soutenir le chœur. Justement, leur volume hors norme ne cache-t-il pas quelque chose ? C'est pour répondre à cette question que Yves Gallet a convoqué ici Christian Camerlink et ses appareils de géoprospection. L'idée, c'est d'essayer d'avoir une image du noyau de la pile pour savoir s'il s'agit bien uniquement d'une pile du 15e siècle ou bien si la pile de l'époque romane a été conservée, comme on le pense, mais chemisée à l'intérieur d'une nouvelle maçonnerie qui la consolide et qui permet de porter l'ensemble du chevet. On a quand même à 10-15 cm de profondeur un réflecteur qui est quand même parfaitement régulier, rectiligne sur l'image, qui pourrait être justement la base, dans la profondeur, de cette pierre entre les pierres de parement du 15e siècle et puis ce qu'il y a à l'intérieur, qui serait donc la pile d'époque romane à l'intérieur du [raclement de gorge] chemisage. Oui. Ce qui serait maintenant extrêmement intéressant de savoir, c'est si cette structure avec une sorte d'écorce gothique et un noyau plus ancien se retrouve dans les autres piles.

L'ensemble des piliers se révèle bien de la même composition. Autrement dit, ils contiennent tous leur ancêtre roman, comme le supposaient Yves Gallet. Il s'agissait bien sûr de faire l'économie d'une reconstruction complète, mais les conséquences sont importantes pour les bâtisseurs. On peut maintenant comprendre quelles ont été les contraintes qui se sont imposées au maître d'œuvre chargé de reconstruire le chevet au 15e siècle. Il a fallu qu'il construise, qu'il conçoive, qu'il imagine un chevet dont le plan pouvait exactement s'emboîter sur les structures de la crypte romane.

Cette contrainte, l'architecte de l'époque semble l'avoir résolu en s'inspirant d'un autre chevet. Yves Gallet a en effet découvert d'étranges similitudes entre celui du Mont-Saint-Michel et celui de la cathédrale d'Évreux. Les grandes arcades, un triforium dont le mur extérieur est ajouré et au-dessus, les fenêtres hautes. Les proportions sont les mêmes, même largeur, même hauteur, autour d'une vingtaine, 20-25 mètres de hauteur. Et puis, surtout, dans ce chevet, l'implantation, l'emplacement des piles correspond exactement à ce que nous voyons au Mont-Saint-Michel. Les deux plans se superposent très exactement, ce qui est extrêmement rare dans l'architecture médiévale.

On arrive à comprendre finalement [musique] pourquoi un chevet du 13e siècle, c'est-à-dire un chevet relativement ancien, a été érigé comme modèle au milieu du 15e siècle, c'est-à-dire pratiquement 200 ans plus tard. [musique]

En allant chercher sa référence sur un monument vieux de deux siècles, l'architecte résolvait son problème de construction, mais il ajoutait aussi à l'imbroglio déjà complexe des époques. Le résultat, cependant, est admirable. Il permet de combiner l'impression de robustesse et de finesse et donne à ce vaisseau de pierre le pouvoir d'inspirer à la fois sécurité et harmonie. Sentiments nullement trahis quand le regard se porte à l'extérieur, là où les masses de pierres s'épaulent l'une l'autre, neutralisent les énormes poussées pour parvenir à l'équilibre. Elles s'emploient aussi à alléger, à ajourer et finalement prolonger l'élan vertical de toute la construction.

Le Mont-Saint-Michel a atteint sa forme quasi définitive. De la chapelle carolingienne de Notre-Dame-sous-Terre à l'achèvement des travaux du chœur gothique [musique] en 1522, il résume à lui seul sept siècles d'architecture religieuse. Les grands travaux sont achevés. Mais le récit du mont n'est pas terminé. À nouveau, il va se trouver violemment soumis aux aléas de l'histoire.

Un lieu bien étrange que ce Mont-Saint-Michel, dit Victor Hugo en visitant l'endroit en 1836. Et il poursuit : "Partout autour de nous, l'espace infini, l'horizon bleu de la mer, l'horizon vert de la terre, les nuages, l'herbe, la liberté. Et puis tout à coup, là, dans une crête de vieux mur, au-dessus de nos têtes, à travers une fenêtre grillée, la pâle figure d'un prisonnier." Le Mont, en effet, est devenue l'une des plus terribles prisons de France.

L'histoire carcérale du Mont-Saint-Michel, elle commence en réalité au Moyen Âge, car l'abbé du Mont était un seigneur féodal. Il avait donc des pouvoirs judiciaires et il y avait des cachots dans l'abbaye. De cette époque, il subsiste aujourd'hui deux cachots situés au niveau le plus bas d'un bâtiment construit au 12e siècle. Ils témoignent des conditions de détention au Moyen Âge. À l'origine, il n'y avait pas ce couloir d'entrée, mais les détenus étaient descendus par cette trappe. C'est dire que la surveillance était assez facile, finalement. Il y avait un coin latrines qui est, il est vrai, très très réduit ici, et puis une ouverture sur l'extérieur, mais les murs sont tellement épais que l'on a bien du mal à voir la lumière du jour.

Au 17e siècle, Louis XIV décide d'utiliser le Mont-Saint-Michel pour y enfermer des prisonniers politiques, ce qui vaut à l'endroit le surnom de "Bastille des mers". On a aménagé une trentaine de cellules dans les logis abbatiaux et ce sont les moines qui assurent la garde des détenus. Mais la nouvelle vocation du Mont va surtout s'affirmer à partir de la Révolution. En 1789, l'Assemblée constituante abolit les vœux et les ordres monastiques. Les moines quittent le Mont qui devient propriété de l'État. La forteresse ne rapporte plus rien et se dégrade. On décide alors de la reconvertir entièrement. L'endroit va devenir aussi difficile à fuir qu'il était impossible à prendre au temps de la Guerre de Cent Ans.

En 1793, on transforme l'ensemble de l'abbaye en prison et les premiers détenus ont été des prêtres réfractaires à la Constitution civile du clergé. Et puis ensuite, ça a été des prisonniers politiques et puis surtout des prisonniers de droit commun. De 1793 à la fermeture de la prison en 1863, il y a eu 14 000 détenus. Donc, on a changé vraiment d'échelle. Il y avait tellement de détenus qu'il a fallu aménager un peu partout des ateliers, des réfectoires, des dortoirs, même dans l'église. Tous les espaces disponibles sont réquisitionnés. On n'hésite pas à utiliser la nef dans toute sa hauteur, en y aménageant trois niveaux différents. On y mange, on y dort et on y travaille à la fabrication de chapeaux de paille. Les conditions de détention sont terribles. Le Mont acquiert la réputation d'un enfer carcéral [musique] qui scandalise Victor Hugo. "Des spectres en guenilles se meuvent dans la pénombre blafarde sous les vieux arceaux des moines. La nef romane changée en réfectoire infect. Partout la double dégradation de l'homme et du monument."

C'était pitoyable, bien sûr, de transformer en prison des bâtiments aussi beaux et aussi fragiles. Mais c'est ce qui a permis [musique] de sauver les murs. Il valait mieux servir de prison que de carrière de pierre. C'est un phénomène géologique qui va mettre fin à l'existence de la maison centrale. Contrainte par les sédiments, l'une des trois rivières qui se jette dans la baie s'est mise à changer de lit. Elle coupe dorénavant la route des charrettes à destination du mont, qui devient très compliqué à approvisionner. En 1863, Napoléon III décide de la fermeture de [musique] la prison.

Abîmé, couturé de partout, lesté par un passé encombrant, la construction aurait pu alors sombrer dans l'oubli. C'est alors qu'émerge la notion même de [musique] patrimoine et que l'on classe aussitôt le Mont-Saint-Michel parmi les monuments dits historiques. Des sommes considérables sont investies pour effacer les séquelles de la maison d'arrêt et sauver les parties ruinées. Il y avait fort à faire pour consolider l'abbaye. Il y avait des endroits où les murs avaient bougé, et puis il y avait des endroits très fragiles comme le cloître, parce que le cloître avait été modifié par l'administration pénitentiaire qui avait construit des cellules sur une partie des galeries. Le réfectoire, lui, il était dans un triste état depuis le 17e siècle, parce que les moines l'avaient coupé par deux planchers.

Mais le travail peut-être le plus emblématique, ça a été de reconstruire la tour centrale de l'église et de la couronner d'une flèche, et on va surtout mettre au sommet de la flèche une statue de l'archange Saint-Michel, due au sculpteur Fremiet. [musique] Plus qu'une simple réfection, il s'agit là [musique] d'une véritable mise en scène du monument. Une ultime et spectaculaire métamorphose [musique] que vient parachever la statue dorée de l'archange. Aujourd'hui replacée au sommet de la flèche après restauration.

La réussite est totale. Grâce à cette extension, [musique] le Mont-Saint-Michel dessine dorénavant un triangle parfait sur l'horizon de la baie. Silhouette [musique] iconique qui le distingue entre toutes les îles du monde. Après avoir été [musique] abbaye, centre de pèlerinage, forteresse et prison, il continue à traverser les siècles en tant que [musique] phénomène architectural. Un joyau de pierre qui exerce son pouvoir d'attraction sur les touristes [musique] venus de tous les horizons. Son éclat singulier ferait presque oublier qu'il est en réalité le fruit d'une [musique] succession chaotique d'événements et qu'il porte en lui les traces de la très longue histoire qui l'a façonné. [musique] [musique] [musique] [musique] [musique]