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GEORGE ORWELL : Le crime de la pensée

Parole de philosophe26:31

Transcription

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Bonjour à toutes et à tous. Nous connaissons tous le roman de George Orwell, 1984. Les mots, les expressions qu'il a forgés, comme par exemple la novlangue, la police de la pensée, ou encore le fameux Big Brother, font même partie de nos expressions quotidiennes. Sans même parler de la célèbre formule : "La liberté, c'est la liberté de dire que deux et deux font quatre." Et bien, aujourd'hui, nous allons étudier un concept un peu moins connu de George Orwell, mais qui est pourtant au centre de 1984 : le concept de crime de la pensée.

Alors, pour ceux d'entre vous qui n'ont pas encore lu 1984, je vais commencer par dire deux choses importantes. La première : lisez-le. Toutes affaires cessantes, sans quoi vous ne pouvez rien comprendre à notre époque. Et je parle très sérieusement. Bon, mais si ce n'est pas encore fait, je vais préciser dans quel contexte apparaît ce fameux crime de la pensée.

Le monde décrit par George Orwell dans 1984 est une dictature mondiale dans laquelle trois super-États se livrent une guerre continuelle : l'Océania, l'Estasia et l'Eurasia. L'action se passe dans la ville de Londres, qui est située dans l'Océania. Et ce qu'il est important de noter, très important même, c'est qu'il s'agit d'une dictature assez spéciale, puisque contrairement aux dictatures telles que nous les concevons habituellement, plus rien n'est illégal. Rien n'est illégal, écrit Orwell, puisqu'il n'y a plus de loi. Il n'y a plus de loi. Mais cependant, il y a une chose, une seule chose qui est absolument interdite : c'est le crime par la pensée. C'est le seul crime, puisque comme nous allons le voir, ce crime englobe tous les autres.

Et l'histoire du roman, c'est celle du personnage de Winston Smith, qui est incapable de ne pas commettre ce fameux crime par la pensée. Dernière précision pour ceux qui n'ont pas lu le livre : Winston est un employé du Parti qui travaille au Ministère de la Vérité, plus précisément au service des archives. Le travail de Winston consiste uniquement à réécrire sans cesse les journaux et les documents officiels pour les mettre en conformité avec la version de l'histoire imposée par le Parti. Et ce n'est pas un travail facile, parce que dans 1984, la version officielle du passé change sans arrêt. Un jour, l'Océania est allié avec l'Eurasia contre l'Estasia, mais le lendemain, sans qu'on sache pourquoi, c'est le contraire : l'Océania est alliée depuis toujours avec l'Estasia contre l'Eurasia.

Mais surtout, dans 1984, de nombreuses personnes publiques, principalement des membres du Parti, disparaissent subitement. Et quand ces personnes disparaissent, cela ne veut pas dire qu'elles sont simplement tuées. Cela signifie qu'elles n'ont jamais existé. Il faut alors réécrire tous les documents, tous les discours, tous les journaux du passé pour effacer jusqu'à la moindre trace de leur existence. Il faut que le passé ne vienne jamais contredire le présent. Et ces personnes qui sont "vaporisées", qui deviennent des "non-êtres", comme dit le roman, le sont toujours pour la même raison : elles ont commis le crime absolu, le crime par la pensée.

Alors, en quoi consiste précisément ce fameux crime par la pensée ? Et bien, c'est très simple. On commet le crime de la pensée lorsqu'on est incapable de pratiquer ce qu'Orwell appelle la "double pensée". La double pensée, c'est la capacité exigée par le Parti de maintenir en soi deux idées contradictoires et de croire sincèrement aux deux en même temps. Par exemple, croire que l'Océania a toujours été en guerre contre l'Eurasia tout en sachant pertinemment que la veille encore, elle était alliée avec elle. C'est affirmer, si le Parti le décrète, que deux et deux font cinq, tout en continuant à effectuer correctement des calculs qui nécessitent que deux et deux fassent bien quatre.

La double pensée, qui est pour chacun un impératif de survie, n'a donc rien à voir avec une simple hypocrisie. C'est au contraire une gymnastique intellectuelle permanente, une autodiscipline à la fois consciente et inconsciente, qui provoque un clivage dans la personne, puisqu'elle altère les relations de chacun avec la réalité. George Orwell décrit la double pensée précisément ainsi :

"Je cite : connaître et ne pas connaître en pleine conscience, et avec une absolue bonne foi, émettre des mensonges soigneusement agencés. Retenir simultanément deux opinions qui s'annulent alors qu'on les sait contradictoires et croire à toutes les deux. Utiliser la logique contre la logique, répudier la morale alors qu'on se réclame d'elle. Croire en même temps que la démocratie est impossible et que le Parti est le gardien de la démocratie. Oublier tout ce qu'il est nécessaire d'oublier, puis le rappeler à sa mémoire quand on en a besoin pour l'oublier plus rapidement encore. Surtout, appliquer le même processus au processus lui-même. Là est l'ultime subtilité : persuader consciemment l'inconscient, puis devenir ensuite inconscient de l'acte d'hypnose que l'on vient de perpétrer. La compréhension même du mot 'double pensée' implique d'utiliser la double pensée." Fin de citation.

Alors, pour qu'il n'y ait aucune confusion, précisons que la double pensée n'a rien à voir avec ce que l'on appelle parfois la dissonance cognitive. Pour faire simple, la dissonance cognitive, c'est quand vous décidez de faire un régime et que vous trichez avec vos bonnes résolutions. Par exemple, vous allez prendre un carré de chocolat alors que vous vous l'interdisez. Bon, il y a des cas de dissonance cognitive beaucoup plus graves qui peuvent être liés à des traumatismes sévères, mais je préfère prendre cet exemple qui parlera à tout le monde. Dans ce cas, vous allez éprouver une petite culpabilité parce que vous avez fait un écart, et vous allez essayer d'oublier cet écart. Sauf que cette petite tricherie avec vous-même va provoquer un certain stress, disons un certain inconfort. Mais la double pensée, ça n'a rien à voir, parce que son but est justement de faire accepter la contradiction, mais sans le malaise qui va avec.

Alors, avant d'aller plus loin, on pourrait quand même se demander s'il y a des cas dans notre vie réelle aujourd'hui où nous exerçons un mécanisme qui ressemble un peu à la double pensée. Je pense que oui. En voici quelques exemples.

Commençons par une campagne de publicité récente d'Apple. Sur les affiches qui présentaient le nouvel iPhone, on pouvait lire comme slogan : "Apple protège votre vie privée." Croire à ce message quand on sait qu'un iPhone enregistre en permanence toutes les données liées à notre vie privée, et même qu'Apple a été accusé et a reconnu avoir écouté des conversations intimes d'utilisateurs, cela s'approche de la double pensée.

Autre exemple : dans toutes les écoles de France est affichée une grande charte de la laïcité, et elle est même reproduite dans les carnets de correspondance des élèves. Dans cette charte, on peut lire : "Je cite : 'La laïcité permet l'exercice de la liberté d'expression de ses convictions dans le respect de celles d'autrui.'" Fin de citation. Et bien, souvenez-vous des attentats contre Charlie Hebdo. Quand des millions de gens ont défilé en disant "Je suis Charlie", et que l'État a encouragé et participé à ces manifestations, il disait exactement le contraire de cette charte de la laïcité. "Je suis Charlie", cela voulait dire : j'ai le droit d'exprimer mes convictions, même si elles ne respectent pas les convictions d'autrui. Pour accepter de recevoir ces deux messages contradictoires, il faut déjà faire une petite gymnastique de double pensée.

Tiens, on va prendre un exemple plus actuel. On entend souvent dire dans les médias, dans les bistrots, dans les conversations que Donald Trump est un imbécile, qu'il est versatile, imprévisible, borné, voire même un peu stupide. Mais comment un imbécile peut-il devenir deux fois président des États-Unis ? Président des États-Unis, c'est la place la plus difficile à obtenir dans le monde. Pour y accéder, il faut déployer des trésors de ruse, d'ingéniosité et de stratégie. Penser qu'un imbécile peut y arriver, et même deux fois, c'est déjà avoir quelques réflexes de double pensée.

Et je ne mentionne même pas les innombrables oxymores, les expressions qui témoignent au quotidien que nous sommes capables, quand il le faut, de nous plier à la double pensée. Quelques exemples tout de même : discrimination positive, réalité virtuelle, liberté surveillée, neutralité bienveillante, tolérance zéro, guerre humanitaire, mémoire sélective, et je pourrais même ajouter, si j'étais un peu provocateur, intelligence artificielle.

Alors, qu'est-ce que nous montrent ces exemples ? Et bien, que la double pensée est toujours basée sur le langage. C'est le langage qui est l'outil idéal pour pratiquer inconsciemment la double pensée. Alors, bien sûr, nous pouvons sourire de ces expressions que je viens de vous citer. Mais dans le roman de George Orwell, les personnages n'ont plus cette liberté d'ironie, de critique, de mise à distance, parce que la novlangue, qui est conçue par le Parti pour remplacer totalement à terme la langue ordinaire, a pour but d'être une langue qui rend la double pensée automatique, sans effort. Elle est l'aboutissement de la tyrannie.

La victoire finale du Parti ne sera pas d'empêcher les gens d'exprimer des pensées dissidentes, mais de faire en sorte qu'il n'en ait plus. Dans 1984, l'un des personnages qui est chargé de rédiger le dictionnaire de la novlangue explique à Winston : "Ne voyez-vous pas que le véritable but de la novlangue est de restreindre le champ de la pensée ? À la fin, nous rendrons littéralement impossible le crime par la pensée, car il n'y aura plus de mots pour l'exprimer."

Alors, ce qui est frappant dans ce système d'oppression, c'est qu'il ne ressemble à aucun autre système du passé. Il en est même tout le contraire. Bien sûr, le crime de la pensée existait sous l'Inquisition. Il existait dans le régime stalinien ou dans le nazisme. On peut même dire qu'il existait en France à l'époque de la monarchie absolue. Je ne sais pas si vous le savez, mais il était interdit, par exemple, de rêver du roi. Parce que lorsque vous rêviez du roi, vous pouviez très bien rêver que le roi était votre domestique personnel, et cela constituait ce que l'on appelle précisément un crime de lèse-majesté. Le crime de la pensée existait aussi, bien sûr, pendant la Révolution, sous la Terreur. La guillotine de Robespierre se montrait chaque jour plus vorace envers ceux qui étaient soupçonnés d'avoir des idées contre-révolutionnaires.

Mais dans tous ces régimes, il était impossible d'éviter le crime de la pensée. Ceux qui étaient accusés ne pouvaient pas pratiquer la double pensée pour se prémunir du crime. Le meilleur exemple, c'est le procès de Galilée. Face au tribunal de l'Inquisition, pour sauver sa vie, Galilée pouvait jurer que la Terre ne tournait pas autour du Soleil. Mais on connaît tous cette dernière phrase qui l'aurait murmuré juste après son procès : "Et pourtant, elle tourne." Autrement dit, Galilée ne pouvait pas croire en même temps que la Terre tournait et qu'elle ne tournait pas. La double pensée lui était impossible, comme elle était impossible à tous ceux qui, dans les systèmes d'oppression du passé, étaient condamnés pour leurs idées.

Mais dans le roman de George Orwell, c'est exactement le contraire. Le but n'est pas que l'hérétique se taise, mais qu'il devienne incapable d'avoir une idée dissidente. Il ne s'agit donc pas seulement d'une domination physique par la torture ou la mise à mort, même si elle est largement pratiquée, mais avant tout d'une domination cognitive. La double pensée ne se contente pas de forcer l'individu à mentir. Elle le rend capable de croire au mensonge tout en connaissant la vérité. Le sujet doit constamment se persuader que ce qui était réel ne l'est plus, puis devenir inconscient de l'acrobatie mentale à laquelle il vient de se livrer.

C'est donc un mécanisme d'auto-asservissement qui permet au Parti d'exercer un contrôle absolu sur les actions des individus, mais aussi sur leur esprit, leur mémoire, et surtout leur perception de la réalité. C'est un piège mental, un labyrinthe logique dont il est impossible de s'échapper par le raisonnement. C'est l'ultime perversion de la raison.

Mais surtout, et là, soyez très attentif, la double pensée n'est pas quelque chose que le pouvoir se contente d'imposer à la population. C'est d'abord quelque chose que le pouvoir s'impose à lui-même. Les membres les plus éminents du Parti ne peuvent accéder aux plus hautes fonctions que s'ils sont eux-mêmes des virtuoses de la double pensée. C'est le cas de O'Brien, le tortionnaire qui se charge de rééduquer Winston. O'Brien n'est pas un simple bourreau cynique qui ment tout en sachant la vérité. Il croit véritablement aux doctrines du Parti, y compris lorsqu'elles se contredisent. Il peut affirmer avec une conviction implacable que deux et deux font cinq, et dans le même temps, reconnaître intérieurement qu'ils font quatre, puis effacer aussitôt cette pensée de sa mémoire consciente. Sa puissance, disons son pouvoir politique, vient précisément de cette faculté de remodeler sa pensée en permanence pour incarner la logique du Parti.

Et là, la question qui se pose, c'est : pourquoi le Parti lui-même doit-il croire à ses propres mensonges ? Pourquoi doit-il pratiquer la double pensée ? Et bien, parce que si le Parti se contentait de manipuler la population tout en restant conscient de ses mensonges, il y aurait une faille dans le Parti, une distance entre le discours et la réalité. Et cette faille finirait tôt ou tard par devenir une faiblesse qui pourrait entraîner la chute du Parti. Le Parti doit donc être jusqu'au boutiste. S'il veut conserver définitivement son pouvoir absolu, il faut que ses mensonges cessent d'être des mensonges, qu'ils deviennent réellement la vérité. C'est pourquoi les dirigeants eux-mêmes doivent se contraindre à oublier qu'ils fabriquent la vérité.

La double pensée est donc l'outil indispensable non seulement pour dominer les autres, mais aussi pour rendre indestructible la domination elle-même. Avec la double pensée, le Parti a trouvé la recette ultime du pouvoir absolu. La recette que toutes les dictatures du passé ont cherché, mais n'ont jamais trouvé. Et cette recette, c'est qu'un pouvoir qui croit lui-même à ses propres fictions devient inattaquable, parce qu'il détruit jusqu'à la possibilité même d'un point de vue extérieur.

Mais ça, vous allez me dire, c'est impossible. On peut falsifier la réalité, mais on ne peut pas la changer. Quelle que soit l'ampleur d'un pouvoir ou d'une tyrannie, elle peut faire croire que la Terre ne tourne pas autour du Soleil. Elle peut faire croire que la loi de la gravitation n'existe pas. Elle peut même faire croire que deux et deux font cinq. Mais elle ne peut pas faire en sorte que cela soit vrai. Elle ne peut pas faire tourner le Soleil autour de la Terre, ni annuler la loi de la gravitation, ni faire en sorte que deux et deux fassent vraiment cinq.

Oui, mais alors cela veut dire que son pouvoir n'est pas absolu. Cela veut dire qu'aucun pouvoir n'est totalement absolu. La limite du pouvoir de l'homme, autrement dit, la réalité objective, la réalité indépendante de nous, représente la frontière ultime de n'importe quel pouvoir politique. Le pouvoir peut dicter ses lois aux hommes, mais il ne peut pas dicter ses lois à la nature.

Et là, notez bien comme cette limite est précisément celle qui nous obsède le plus aujourd'hui. Avec le transhumanisme, par exemple, nous voulons essayer de vaincre la mort, de dicter notre loi à la nature. Et il y a de nombreux autres exemples. Tenez, je ne sais pas si vous le saviez, mais il y a même des gens aujourd'hui qui vont jusqu'à revendiquer une identité non humaine. On les appelle des "therians", et certains d'entre eux affirment carrément avoir une identité de loup, de chat ou de renard. Bien sûr, c'est un exemple extrême, mais ce qu'il illustre, c'est bien notre volonté d'avoir un pouvoir absolu sur les faits, une volonté à laquelle on pourrait même donner un nom. On pourrait l'appeler, par exemple, la biophobie. Biophobie, c'est-à-dire la phobie de la dimension biologique de la vie, avec ses lois, ses contraintes, ses limites non négociables. La biophobie, c'est la haine de tout ce qui échappe à la toute-puissance de la volonté humaine.

Et c'est peut-être pour cela que le roman de George Orwell, 1984, devait s'intituler initialement "Le Dernier Homme d'Europe". Toute dictature qui aspire à conquérir un pouvoir absolu, tyrannique et définitif est forcément biophobique. Phobique au réel, réalisticophobique. Je m'excuse, j'invente des mots, mais je pense que vous avez bien compris l'idée. Une idée que George Orwell résume ainsi :

"Je cite : 'Le Parti ordonnait de nier le témoignage de vos sens. Ce n'était pas seulement la validité de l'expérience, mais l'existence même d'une réalité extérieure qui était tacitement niée par sa philosophie. L'hérésie des hérésies était le sens commun. Et le plus terrible n'était pas que le Parti tuait ceux qui pensaient autrement, mais qu'il se pourrait qu'il ait raison.'" Fin de citation.

O'Brien, le tortionnaire qui inflige les pires cruautés à Winston, lui explique qu'il doit se résigner à comprendre que la réalité n'existe que dans l'esprit humain, et nulle part ailleurs. Pas dans l'esprit individuel, qui peut se tromper et périr, mais seulement dans l'esprit du Parti, qui est collectif et immortel. Choisir de nier l'objectif, choisir de déclarer que la réalité n'existe pas, que la réalité n'est rien d'autre qu'une construction mentale, qu'elle n'est que ce que l'on en fait. C'est la seule doctrine philosophique qui peut garantir un pouvoir absolu et définitif. Et c'est pourquoi, dans 1984, c'est cette doctrine philosophique que le Parti a choisi d'adopter, d'adopter aussi bien pour les masses que pour lui-même. Et il n'a pas choisi cette doctrine par volonté de vérité. Il l'a choisi par volonté de pouvoir, uniquement par volonté de pouvoir. C'est la volonté de pouvoir qui a fait plier la raison, qui a dicté à la raison humaine ce qu'elle devait penser. C'est ce qui explique que le mot "science" n'existe pas en novlangue. Parce que la science, c'est-à-dire la méthode avec laquelle nous avons construit toutes nos connaissances dans le passé, est incompatible avec les principes du Parti.

Et finalement, O'Brien va confier à Winston le secret ultime du Parti. Ce secret, je vais vous le lire tel que George Orwell l'a écrit dans 1984 :

"Je cite : 'Dites-moi, Winston, pour quel motif nous voulons le pouvoir ? Je vais vous donner la réponse à ma question. Le Parti recherche le pouvoir pour le pouvoir, exclusivement pour le pouvoir. Le bien des autres ne l'intéresse pas. Il ne recherche ni la richesse, ni le luxe, ni une longue vie, ni le bonheur. Il ne recherche que le pouvoir, le pouvoir. Le pouvoir n'est pas un moyen, il est une fin. On n'établit pas une dictature pour sauvegarder une révolution. On fait une révolution pour établir une dictature. La persécution a pour objet la persécution. La torture a pour objet la torture. Le pouvoir a pour objet le pouvoir. Commencez-vous maintenant à me comprendre ?' Fin de citation."

Oui, nous commençons maintenant à comprendre. Nous commençons à comprendre pourquoi l'existence d'une réalité objective est l'ennemi du pouvoir. Nous commençons à comprendre pourquoi tant de philosophes ont eu besoin d'affirmer que la réalité externe était inaccessible à notre entendement. Nous commençons à comprendre pourquoi notre vocabulaire, ces dernières décennies, a été infesté de tant de mots empruntés au management et à la technologie. Pourquoi, lorsque nous parlons de nos états d'âme, nous utilisons un vocabulaire de robot en disant : "Je suis en mode travail, je suis en mode vénère, je suis en mode détente ?" Pourquoi, au lieu de dire qu'on discute avec quelqu'un, désormais on dit qu'on échange avec quelqu'un ? Pourquoi les médias se donnent pour mission de décrypter l'information plutôt que de simplement nous livrer l'information ? Nous commençons à comprendre pourquoi la cancel culture fait tant d'adeptes. Nous commençons à comprendre pourquoi l'intégralité de nos données personnelles les plus intimes sont collectées et analysées. Nous commençons à comprendre pourquoi notre vie privée a progressivement disparu. Surtout, nous commençons à comprendre pourquoi obéir à Big Brother ne suffit pas. Il faut aussi l'aimer.

Mais peut-être qu'en méditant avec George Orwell, nous comprendrons aussi que le pouvoir est l'ennemi de la pensée. Parole de philosophe.