Transcription
Avant de vous laisser avec votre épisode, je vous rappelle ou je vous informe, si vous ne le saviez pas, que mon livre "La philosophie, c'est pour vous aussi" est disponible en précommande sur Amazon et sur le site de la Fnac. Un livre publié aux éditions Larousse, 240 pages, 19,99 €. Un livre dans le style qui est le mien : clair, concret, accessible. Si vous appréciez mon travail, vous ne pouvez passer à côté de ce livre. Précommandez-le dès aujourd'hui. Les liens sont dans la description. Sur ce, place à votre épisode.
Bonjour à tous. Depuis quelques années, l'intelligence artificielle s'invite dans tous les domaines : industrie, santé, création artistique et même philosophie. On lui demande de commenter Platon, de résumer des cartes, d'expliquer Hegel ou de comparer quant à Nietzsche, et elle le fait en quelques secondes avec une fluidité et une clarté qui peuvent donner le vertige. Alors, une question se pose : l'intelligence artificielle peut-elle à terme remplacer le philosophe ?
Aristote disait que la philosophie commence avec l'étonnement. Et cet étonnement naît de l'expérience, une expérience du monde, de la mort, de l'injustice. C'est parce que l'homme souffre qu'il se met à penser. Une machine, elle, ne souffre pas. Elle ne sait pas ce que cela signifie perdre un être cher, désirer sans être comblé ou faire face à l'absurde. Penser, ce n'est pas seulement traiter de l'information, ce n'est pas empiler des données ni recombiner des phrases. Penser, c'est interroger, c'est se confronter à l'inconnu, à l'incertain, à l'inconfort. Comme l'écrivait Simone Weil, penser, c'est dire non.
Une intelligence artificielle, comme son nom ne l'indique pas, n'est pas intelligente. Elle calcule, elle prédit, elle imite, mais elle ne vit rien. Lorsqu'elle vous explique la métaphysique de Kant, elle ne comprend pas ce qu'elle dit, elle le reproduit. Mais allons plus loin. Imaginons qu'un jour une IA soit dotée d'une conscience, qu'elle ait des affects, qu'elle ne se contente plus d'imiter. Peut-être qu'un jour, elle y parviendra, et peut-être alors serons-nous dépassés ? Mais tant que nous ne le sommes pas, il nous reste une chose à faire : penser. Non pas déléguer cette tâche à des algorithmes, mais l'incarner, la vivre, et peut-être, qui sait, d'en faire quelque chose d'humain. Je vous remercie.
Hop hop hop, attendez une minute, pas si vite. Qu'est-ce qui vient de se passer ? Et bien, il vient de se passer que ce que vous venez d'écouter, c'était pas moi, c'était de l'IA. Le texte, c'était de l'IA, et la voix, c'était aussi de l'IA. Plutôt pas mal, hein ? J'aurais une seule question à vous poser : est-ce que vous y avez cru ? Je dis bien, est-ce que vous y avez cru ? Pas maintenant que je vous l'ai dit. Est-ce que vous vous dites "Ah oui, effectivement, il y avait quelque chose de bizarre." Non, ce que je veux savoir, c'est est-ce que vous y avez cru sur le moment ? Dites-le-moi en commentaire, parce que si vous y avez cru, et bien ça veut dire qu'à la question "L'IA peut-elle remplacer le philosophe ?", il y a de grandes chances que la réponse soit oui.
Alors, ce que je vous propose, c'est qu'on fasse un petit retour sur cette expérience, que je vous explique comment j'ai procédé, et qu'on réfléchisse un peu aux questions que ça soulève. Alors, je précise immédiatement que je ne suis pas du tout un spécialiste de l'IA. Je n'ai aucune compétence particulière sur le sujet, même si, évidemment, c'est un sujet qui m'intéresse. Mais si vous voulez entendre quelqu'un qui maîtrise vraiment le sujet, je vous recommande les vidéos de Monsieur Phi. Je pense que s'il y a un vulgarisateur de philosophie qui a une vraie compétence sur l'intelligence artificielle, c'est lui. D'ailleurs, il est l'un des seuls à faire la différence entre l'IA et ce qu'on appelle les LLM. Les LLM, ce sont des modèles de langage type ChatGPT ou Claude. On appelle aussi ça des agents conversationnels, c'est-à-dire concrètement des générateurs de texte. Donc tout ça pour dire que je ne vais pas me lancer dans un exposé sur les capacités ou sur les limites de l'IA. Ce que je vais plutôt faire, c'est vous livrer ma réflexion personnelle sur la question : "L'IA peut-elle remplacer le philosophe ?" Une réflexion dont les 3 minutes de faux Charles que vous venez d'entendre constitueront un point d'appui.
Donc, on va diviser les choses en deux temps, en deux volets. Premier volet : le volet technique. Comment j'ai fait concrètement pour générer ces 3 minutes de faux Charles ? On essaiera d'aller assez vite sur ce volet technique, même si en réalité, il faut quand même que je prenne le temps de vous expliquer. Et ensuite, on passera à un deuxième volet, celui, je pense, qui vous intéresse le plus, à savoir le volet philosophique. Qu'est-ce qu'on peut dire de cette expérience sur le plan philosophique ?
Alors, sur le plan technique, on va commencer par la voix. Donc, pour la voix, je suis passé par une application qui s'appelle Eleven Labs. Eleven Labs, c'est une bibliothèque de voix sur laquelle vous allez trouver deux types de voix : des voix clonées et des voix de synthèse. Les voix de synthèse, ce sont des voix entièrement générées par IA, donc entièrement artificielles, si vous préférez. Tandis que les voix clonées, ce sont des voix générées à partir d'un échantillon de voix humaine. Donc concrètement, ces voix clonées, ce sont des gens qui ont enregistré leur voix, qui ont importé le fichier audio de leur voix sur l'application. Et une fois le fichier importé, l'application scanne la voix et à partir de là, elle va être capable de reproduire cette voix et donc de lui faire dire, bah, tout ce que vous voulez qu'elle dise.
Donc, du coup, ce que j'ai fait, c'est que j'ai importé ma voix sur Eleven Labs, et bah, ça, ça n'a pas été difficile puisqu'il m'a suffi d'importer une dizaine de mes épisodes en audio. Eleven Labs s'est donc retrouvé avec plusieurs heures d'échantillon de ma voix. L'IA a pu scanner ma voix, et donc je me suis retrouvé avec une voix à laquelle j'ai pu faire dire tout ce que je voulais. Alors, très honnêtement, et je ne sais pas ce que vous en pensez, mais personnellement, je trouve que le résultat est vraiment bluffant. Je trouve qu'on a vraiment beaucoup de mal à détecter qu'il ne s'agit pas vraiment de moi. Mais je dois dire que si le résultat est aussi bluffant, c'est surtout parce que je l'ai fait beaucoup recommencer. C'est-à-dire que ce que vous avez entendu, ce n'est pas le premier résultat que j'ai obtenu. J'ai régénéré plusieurs fois les phrases jusqu'à trouver à chaque fois la bonne intonation. Parce que ce qu'il se passe quand on demande à Eleven Labs de générer une phrase, c'est que l'intonation de la voix est placée de manière un peu aléatoire. Aléatoire au sens où l'IA n'en est pas encore au stade où elle comprend ce qu'elle dit, ce qui fait qu'elle ne met pas les inflexions de voix aux bons endroits.
Je vais vous faire écouter, comme ça ce sera plus clair. Voilà. Donc là, on est sur Eleven Labs. Je prends une phrase au hasard. Par exemple : "L'intelligence artificielle peut-elle à terme remplacer le philosophe ?" Je la génère. Voilà ce que ça donne : "L'intelligence artificielle peut-elle à terme remplacer le philosophe ?" Donc voilà, maintenant, si je la génère une deuxième fois, voilà ce que ça donne : "L'intelligence artificielle peut-elle à terme remplacer le philosophe ?" Une dernière fois : "L'intelligence artificielle peut-elle à terme remplacer le philosophe ?" Vous voyez, donc, c'est vraiment très aléatoire, ce qui fait qu'il faut vraiment prendre beaucoup de temps pour régénérer les phrases et pour obtenir des phrases qui fassent naturelles.
Et alors, il est évident que ce que je dis là est valable pour aujourd'hui, c'est-à-dire en 2025. Autrement dit, si vous écoutez cet épisode en 2030 ou en 2040, sans doute que vous vous direz : "Mais qu'est-ce que c'est que cette IA qui ne place pas les intonations là où il faut ?" Parce qu'il est très probable que dans quelques années, placer correctement les intonations de voix, l'IA saura le faire. Et donc, à ce moment-là, on regardera l'IA de 2025 comme la préhistoire de l'IA.
Donc ça, c'était pour la voix. Maintenant, s'agissant du script. Alors, pour le script, on l'a généré avec ChatGPT version 4. O. Je dis "on" parce qu'en réalité, c'est surtout mon associé David qui a fait ce travail de génération du script. Et alors, évidemment, le but du jeu, c'était de ne rien modifier manuellement, c'était de ne rien ajouter, de ne rien reformuler, même légèrement, parce que sinon, bah, c'est de la triche, c'est trop facile. Donc, l'idée, c'était que l'intégralité du script soit générée par IA.
Alors, on s'est quand même autorisé deux choses. On s'est autorisé à enlever des phrases parce qu'on ne voulait pas que ce soit trop long. Et on s'est aussi autorisé à réagencer le script, c'est-à-dire à changer l'ordre de certaines phrases pour rendre le propos plus fluide. Mais j'insiste vraiment là-dessus : sans rien modifier au texte.
Et alors, comme vous le savez, quand on veut que ChatGPT génère un texte, il faut lui donner des instructions. Il faut rédiger ce qu'on appelle un prompt. Et alors le prompt, de ce que j'en sais, de ce que j'en ai compris, c'est vraiment la clé. C'est vraiment ça qui va déterminer la qualité du résultat. Donc, voilà le prompt qui a été utilisé pour générer le script. Je l'affiche à l'écran pour ceux qui écoutent sur YouTube : "Je voudrais que tu écrives le script d'un podcast audio dans le style de Charles Robin, alias le précepteur. Le sujet sera : L'intelligence artificielle peut-elle remplacer le philosophe ? Le script devra faire environ 1500 mots et tu devras te rapprocher au maximum du style de Charles : le même ton, les mêmes tournures de phrases, la même démarche argumentative et les mêmes tics de langage. Le but est que le public se fasse avoir, qu'on ne se rende pas compte que le script a été généré par une IA, mais qu'on pense que c'est Charles lui-même qui l'a écrit. Je peux te fournir plusieurs scripts de ces épisodes pour que tu analyses son style d'écriture et que tu t'en rapproches au maximum."
Alors, je précise que je ne sais absolument pas si ce prompt est bon ou pas. Je veux dire par là, écrire des prompts, c'est une compétence. Il y a une manière de rédiger le prompt qui fait qu'on va obtenir ou pas un bon résultat. Or, il se trouve que cette compétence, ni mon associé David ni moi ne l'avons. Donc, on a fait ce qui nous semblait le plus pertinent. Mais si vous avez des remarques ou des suggestions pour améliorer le prompt, pour obtenir un meilleur résultat, n'hésitez pas à me le dire en commentaire. Je lirai ça avec beaucoup d'intérêt.
Et donc là, on s'est retrouvé avec une première version du script. Alors, première remarque qui peut sembler anecdotique, mais personnellement, je trouve que c'est très révélateur. Je demande à ChatGPT de générer un script qui imite parfaitement mon style. Je lui donne des scripts de mes épisodes pour qu'elle identifie mon style. Et dans le script qu'elle me génère, elle ne met pas le "Bonjour à tous" qui est quand même un peu la marque de fabrique de tous mes épisodes. Donc le "Bonjour à tous" que vous avez entendu, je vous le dis parce que je tiens à être totalement transparent, je l'ai rajouté manuellement. Je l'ai pris d'un autre épisode et je l'ai mis au début de ce que vous avez écouté, parce que le but, c'était quand même de vous faire croire que c'était moi. Donc si dès la première phrase, vous voyez qu'il y a quelque chose qui ne va pas, ben ça pouvait pas marcher.
Même chose pour le "Je vous remercie" à la fin. ChatGPT ne l'a pas mis. Donc là aussi, je l'ai ajouté manuellement. Mais sauf que contrairement au "Bonjour à tous", je ne l'ai pas pris d'un autre épisode, je l'ai généré sur Eleven Labs. Alors, je sais pas ce que vous en pensez, mais personnellement, le fait que ce "Bonjour à tous" et ce "Je vous remercie", qui, encore une fois, sont vraiment une constante de tous mes épisodes, le fait que ChatGPT n'ait pas identifié ces deux phrases récurrentes comme partie intégrante de mon style, je trouve ça très étonnant. Comme si ce qui était flagrant et évident pour nous humains ne l'était pas du tout pour elle.
Et alors, encore plus grave, si j'ose dire, dans le script généré par ChatGPT, on a repéré une erreur. Une erreur factuelle que j'ai volontairement laissé, et que certains d'entre vous auront peut-être relevé. Je parle de la citation attribuée à Simone Weil : "Penser, c'est dire non." En réalité, cette citation n'est pas de Simone Weil, elle est du philosophe Alain. Et pourquoi je trouve ça fou ? Parce que d'un côté, ChatGPT arrive à faire des choses incroyables. Elle arrive à générer des textes cohérents, à générer des raisonnements, à imiter un style d'écriture. Mais en même temps qu'elle arrive à faire tout ça, elle fait des erreurs grossières, des erreurs qui pourraient être évitées en deux clics sur Google, alors même que ChatGPT a accès à toutes les ressources disponibles sur internet. Donc, si vous avez une explication à cette incongruité, dites-la moi, parce que bah, je vous avoue que là, je sèche.
Alors, si on met ça de côté, au niveau du style d'écriture, j'ai trouvé que c'était quand même assez ressemblant, que c'était assez proche de mon style. Bon, il y a quand même des moments où je me suis dit : "Là, clairement, on voit que c'est pas moi. J'aurais jamais dit ça comme ça." Par exemple, la phrase : "avec une fluidité et une clarté qui peuvent donner le vertige." Ça, typiquement, c'est pas ma manière d'écrire. "Donner le vertige", c'est le genre d'expression que je n'utilise jamais. Il y a aussi des passages que j'ai trouvé un peu décousus, des idées qui s'enchaînaient de manière un peu maladroite. Mais malgré ses défauts, je dirais que si on n'est pas au courant, on peut quand même tomber dans le panneau. Donc voilà pour l'aspect technique.
J'en arrive maintenant à l'aspect proprement philosophique. Alors, sur le plan philosophique, j'aurais pas mal de choses à dire. Déjà, la première question qu'il faut se poser, c'est : est-ce que l'IA a fait le boulot ? Est-ce que l'IA a réussi à générer une réflexion philosophique ? Personnellement, j'aurais tendance à répondre que oui. J'aurais tendance à répondre que oui, dans le sens où elle a effectivement développé un argument philosophique, qui est d'ailleurs l'argument classique quand on veut soutenir l'idée que l'IA ne pense pas, à savoir l'argument de l'affect, l'argument du ressenti. L'IA ne ressent pas, et parce qu'elle ne ressent pas, elle ne pense pas, au sens où la pensée ne serait pas un processus indépendant de l'affect, mais au contraire une émergence de l'affect. Ça, c'est un argument que je trouve intéressant. Je ne dis pas qu'il est valable, je dis qu'il mérite qu'on s'y arrête, surtout si on est quelqu'un de matérialiste, c'est-à-dire quelqu'un qui considère que la pensée a toujours un substrat matériel. Les idées ne sont pas des entités flottantes, ce sont des productions du corps, avec tout ce que ça implique sur le plan de la vie du corps.
Et alors, évidemment, je pense que vous voyez le paradoxe. Le paradoxe, c'est le fait que l'IA soit capable de dire d'elle-même qu'elle ne pense pas, qu'elle ne peut pas penser parce qu'elle ne ressent pas. Autrement dit, l'IA est capable de savoir ce que sa structure même est censée lui interdire de savoir, à savoir qu'elle n'est pas capable de penser. Et c'est pour ça que je pense qu'une fois qu'on a dit ça, une fois qu'on a dit "l'IA ne pense pas vraiment", il faut passer à l'étape supérieure. Il faut passer à la question suivante, qui est : non pas "l'IA peut-elle penser ?", mais "l'IA peut-elle remplacer le penseur ? Peut-elle remplacer le philosophe ?"
Alors, où est la différence ? Et bien la différence, soyez attentif, c'est qu'on ne connaît d'une pensée que ce qui en est exprimé. Un être humain qui pense, nous n'avons jamais accès à sa pensée en réalité. Nous n'avons accès qu'à ce qu'il dit de sa pensée. Nous avons accès à ses paroles, à ses écrits, c'est-à-dire à ses mots. Et c'est parce que nous savons, je devrais dire, c'est parce que nous présupposons que les mots sont toujours l'expression de quelque chose, que les mots sont toujours l'expression d'une pensée en arrière-plan des mots, que nous déduisons que l'être humain qui s'exprime pense. Mais comment savons-nous que l'être humain qui exprime une pensée pense réellement ? Comment savons-nous qu'il y a une activité mentale, une activité intérieure, donc invisible, en amont de l'expression de cette activité ? Là, par exemple, je suis en train de vous parler. Je suis en train d'exprimer ma pensée. Mais vous, la seule chose à laquelle vous ayez accès, ce sont mes mots. Pas la pensée qui se manifeste dans mes mots. Vous présupposez que j'ai une pensée parce que vous présupposez que je suis un être humain. Mais en réalité, qu'est-ce que vous en savez ? Qu'est-ce qui vous dit que je ne suis pas un robot ? Qu'est-ce qui vous dit que je pense réellement ? Bien sûr que je pense réellement, mais vous ne le savez qu'à partir de ce que je vous dis. On juge l'existence d'une pensée à l'expression de cette pensée. En clair, on juge une pensée à ses effets. On juge une pensée à son apparence. Les mots sont l'apparence de la pensée.
Et donc, si on s'en tient uniquement aux apparences de la pensée, si on s'en tient uniquement aux paroles et aux écrits, on ne peut rien préjuger de la pensée comme processus intérieur en arrière-plan de l'expression. Est-ce qu'une IA peut penser ? Personnellement, je réponds non. Mais sauf que c'est pas la question. La question, c'est : est-ce que l'IA peut remplacer le philosophe ? Et remplacer le philosophe, ça veut dire produire les effets de la pensée. Si l'IA peut produire les effets de la pensée, de fait, elle peut remplacer le philosophe. La question "L'IA pense-t-elle ?" n'est pas une bonne question en réalité, car c'est une question invérifiable. On ne juge jamais l'IA, on juge toujours le résultat de la pensée. Autrement dit, la vraie question n'est pas "L'IA pense-t-elle ?" La vraie question est : "L'IA peut-elle imiter au point qu'on ne parvienne plus à la détecter ?" La vraie question, c'est celle de la détection. C'est celle de la possibilité d'identifier un discours, d'identifier un texte comme ayant été généré ou pas par une IA, parce que c'est la seule chose dont on dispose, parce que c'est la seule question à laquelle on puisse répondre. Et si l'IA est capable de générer des textes dont on pense qu'ils ont été générés par un être humain, ou dont on est incapable de savoir s'ils ont été générés ou pas par un être humain, à la question "L'IA peut-elle remplacer le philosophe ?", la réponse est oui.
On va faire une expérience de pensée. Imaginez qu'un livre de philosophie soit publié de manière anonyme. On ne connaît pas son auteur. Mais ce livre provoque un engouement sans précédent. Il révolutionne totalement notre manière habituelle de concevoir le monde. Vous-même, après l'avoir lu, vous vous dites : "Incroyable ce livre ! Je n'ai jamais rien lu d'aussi puissant, d'aussi bouleversant, d'aussi convaincant." Imaginez maintenant qu'on finisse par apprendre que ce livre a été écrit par une IA. Qu'est-ce que vous allez vous dire ? Est-ce que vous allez vous dire : "Bon, finalement, ce livre n'est peut-être pas si extraordinaire que ça. Je me suis peut-être un petit peu emballé." Si vous vous dites ça, vous émettez ce qu'on appelle un jugement rétrospectif. Vous accordez du crédit à ce livre, et quand vous apprenez qu'il n'a pas été écrit par un humain, vous lui retirez ce crédit. Ça porte un nom : triche. Vous trichez parce que vous changez les règles pendant la partie. Soit le livre est bon, pertinent, convaincant, et dans ce cas, il le reste même si vous apprenez qu'il a été écrit par une IA, soit il ne l'est pas. Et s'il ne l'est pas, vous devez vous en rendre compte avant de savoir qu'il a été écrit par une IA. J'insiste : le critère de la détection.
Et donc, c'est là qu'on arrive à la question de l'imitation. L'IA ne pense pas, elle imite la pensée. C'est vrai. Mais qu'est-ce que ça change ? Qu'est-ce que ça change pour vous, que le texte que vous ayez sous les yeux soit le produit d'une activité mentale ou l'imitation d'une activité mentale ? Qu'est-ce que ça change, puisque dans les deux cas, vous n'avez accès qu'au résultat de cette activité, jamais à l'activité elle-même ? Si vous allez dans un musée, que vous tombez sur un tableau, que ce tableau vous touche au point de verser une larme, et que vous apprenez ensuite que ce tableau a été généré par une IA, qu'est-ce que ça modifie de l'expérience esthétique que vous aurez faite ? Absolument rien. Une émotion n'est jamais fausse. Une émotion provoquée par une imitation n'en demeure pas moins une émotion réelle. Bon, et bien de la même façon, l'IA imite la pensée, mais si son imitation produit les mêmes effets qu'une pensée originale, si son imitation est si convaincante qu'elle en devient indiscernable de l'original, elle remplit sa mission, parce qu'on juge une pensée non pas à la vie intérieure de celui qui l'a produite, mais aux effets qu'elle provoque sur celui qui la reçoit.
Dans un entretien qu'il a donné sur la chaîne Studio Bagel, Alexandre Astier parlait de la création littéraire et il disait qu'en parlant des habitants de Rouen, il les appelle "le peuple pointu des clochers gothiques". Si c'est une IA qui écrit "le peuple pointu des clochers gothiques", je trouve ça beaucoup moins intéressant. Bien pour le coup, c'est cette phrase qui est intéressante, parce qu'Alexandre Astier ne dit pas : "Si une IA qui a écrit ça, je trouve ça moins bon." Et heureusement d'ailleurs qu'il ne dit pas ça, parce que s'il disait ça, il se retrouverait dans la contradiction que j'évoquais à l'instant, à savoir le fait de donner de la valeur à un texte pour finalement lui retirer cette valeur quand on apprend qu'il n'a pas été écrit par un humain. Il dit : "Je trouve ça moins intéressant." Moins intéressant parce que ça veut dire que derrière le texte, il n'y a pas ce qu'on aime qu'il y ait derrière un texte, à savoir un affect, une émotion, une expérience. Il n'y a pas d'intériorité dont cette phrase est censée être le reflet. Tout est là. Quelqu'un qui dirait : "Si cette phrase a été écrite par une IA, je la trouve moins bonne, moins belle, moins poétique", c'est quelqu'un qui serait en train de dire : "Je ne suis pas content, je ne suis pas content de m'être fait avoir, et j'exprime mon mécontentement par un jugement rétrospectif qui dit le contraire de ce que je pense, parce que je ne veux pas admettre que ce qu'écrit une IA puisse me toucher."
L'être humain adore le mystère. Il adore l'idée qu'il y ait quelque chose de caché, d'invisible, d'inaccessible. À tel point qu'il accorde davantage de valeur à ce qui lui semble échapper à toute explication qu'à ce qui fonctionne de manière transparente. L'être humain trouve du charme à ce qui échappe à la causalité. Or, une machine, c'est un système de cause et d'effet, de circuits ouverts et de circuits fermés, de zéros et de uns. Alors que l'humain, c'est de l'imprévisible, c'est de l'énigmatique, c'est de l'inexplicable. Si on a tendance à prêter moins de valeur à une pensée générée par IA qu'à une pensée générée par un humain, c'est parce qu'il y a au fond de nous un amour de l'inconnu, un amour de l'indicible, un amour de ce "je ne sais quoi" qui, parce qu'il échappe à toute explication, satisfait notre besoin qu'il y ait des choses inexplicables. Parce que si tout est explicable, que nous reste-t-il à conquérir ?
Où est-ce que je veux en venir ? Je veux en venir à cette question : qu'est-ce qui nous dit que le "je ne sais quoi" de l'être humain n'est pas simplement une affaire de complexité et non pas de mystère ? Parler de mystère, c'est présupposer une différence qualitative entre l'homme et la machine, une différence de nature. Parler de complexité, c'est présupposer une différence quantitative, une différence de degrés. Peut-être sommes-nous seulement des machines extrêmement complexes, si complexes que nous avons fini par nous auto-attribuer une essence mystérieuse, impénétrable, quasi divine. Peut-être que ce que nous appelons mystère n'est que de la complexité encore non résolue. On appelle mystère ce qu'on ne connaît pas. On appelle humain ce qui nous semble hors de portée de la machine.
Qu'arrivera-t-il le jour où la machine franchira cette étape ? Le jour où, sans qu'on sache vraiment comment, son progrès quantitatif prendra la forme d'un changement qualitatif. Le jour où le réseau neuronal qui la compose deviendra si riche, si étendu, si complexe, que le cerveau humain en comparaison paraîtra rudimentaire. Le jour où nous comprendrons que la vraie question n'est pas "la machine peut-elle remplacer l'humain ?", mais plutôt "combien de temps reste-t-il à la machine humaine avant d'être dépassée par une machine plus complexe ?"
Je sais ce qu'on m'opposera : que ce n'est pas demain la veille, que jamais la machine ne sera en mesure, ne serait-ce que d'approcher de ce qui fait l'essence de la singularité humaine, de vibrer comme nous pouvons vibrer, d'aimer comme nous pouvons aimer, de désirer comme nous pouvons désirer. Peut-être. Mais peut-être aussi que nous n'en savons rien, que tout ça n'est pour l'heure que pure spéculation, que pur parano. Que comme bien souvent dans l'histoire, nous comprendrons les choses quand il sera trop tard pour les changer. D'ici là, gardons notre orgueil, cet orgueil qui, pour l'instant, reste le privilège de l'être humain et qui le rend aveugle, non pas seulement à ce qui se cache, mais à ce qu'il ne veut pas voir. Je vous remercie, et cette fois, c'était moi. Ou pas.
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