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La mort du roi Tsongor - 4 (lecture audio)

Gisele Coco1:00:09

Transcription

Chapitre 4: Le Siège de Massa Bas

Le matin du deuxième jour, la guerre reprit, et avec elle les plaintes qui émanaient de l’atterrissage et des hommes. Son cocker imitait, prêts à combattre depuis l’aube. Il sentait que le sort leur était favorable; ils le sentaient, et dans le vent qui leur caressait la peau, rien ne pouvait les arrêter. Il était l’armée hirsute des étrangers venus des quatre coins du continent pour faire tomber les hautes tours de la cité.

Du côté de Massa Bas, Sakho et des Bocaux s’étaient joints aux jeunes, aux âmes. Les deux armées marchaient côte à côte: celle des terres du sel, avec Parnac, Art Callas et Kouamé, et celle de Massa Bas. Très remuant, diriger la carte spéciale, lisait beaucoup, commandait aux soldats blancs et rouges; et Gonnord prit la tête des Ongs Fougères, une centaine d’hommes à peine, recouverts de feuilles de bananier de la tête aux pieds. Pourtant, autour du cou, des coquillages, et dans la main, des normes, des masques; personne d’autre qu’eux ne pouvait soulever ces masques et, lorsqu’ils s’écrasaient sur le crâne de leur ennemi, ils faisaient un bruit horrible de pilon.

Les deux armées se faisaient face dans la plaine de Massa Bas avant que le signal de lâchage ne soit donné. Bondi à Garad descendit de cheval. Il venait d’une lignée où chaque homme était dépositaire d’un maléfice unique, transmis de père en fils. Il sentit qu’il était temps pour lui d’appeler les esprits de ses aïeux et de frapper l’armée ennemie de son sort. Il s’agenouilla à terre et versa sur le sol de la liqueur de baobab. Il souleva la poussière et s’imprégna le visage en répétant sans cesse: «Nous sommes les fils du baobab, que rien ne peut corrompre, car nous avons été nourris par les racines à six de nos ancêtres. Nous sommes des fils du baobab, que rien ne peut corrompre.» Puis il se pencha de tout son être contre le sol et écouta ce que ses aïeux avaient à lui dire. Il lui révélèrent le mot prononçable qu’il lui faudrait écrire dans l’air pour que son maléfice se réalise. Alors seulement, il remonta sur son cheval, et Sango Kerim donna le signal de l’attaque.

L’armée nomade fondit, se répandant comme un essaim carnivore sur les lignes adverses. Les armées de Kouamé et de Sakho attendaient, le pied enfoncé en terre, son bouclier en avant, prêts à recevoir les coups. À la vue de cette masse de piqueurs de pays qui courait sur eux, ils recommandèrent leur âme à la terre. Le choc fut terrible. La charge des bêtes renversa des hommes et brisa des boucliers. Ils étaient engloutis sous les sabots des attaquants comme une vague; rien n’arrêtait leur marche. Nombreux furent ceux qui périrent ainsi, disloqués par le poids de l’ennemi, écrasés sous la mêlée, percutés de plein fouet. Cette charge immense brisa les armes de Massa Bas comme un coup de masse donné en plein cœur; elles reculaient sous l’énorme élan de l’ennemi.

Alors commença le corps à corps. Des montagnes de combattants se gorgeaient du sang des hommes. Kouamé et Sakho périssaient. Ils avaient peur. La vision de cette charge qui les avait broyés avait fait naître en eux la terreur. Ils étaient moins sûrs au combat; leurs corps hésitaient. Ils cherchaient du regard un appui tandis que l’armée nomade continuait d’avancer sous la poussée d’une protégée, yeuse fureur. Seuls les mâcheurs de drogue se battaient avec bravoure; la drogue en eux avait dissipé toute peur. Ils ne s’occupaient de rien d’autre que de donner des coups. Les chiens de guerre d’Art Callas se battaient avec rage, mais un destin horrible les attendait.

Bondi à Garad, les ongles au bois, regarda ces milliers d’hommes transis qui lui faisaient horreur, et il dessina dans l’air le mot secret que ses aïeux lui avaient confié. Brusquement, leur esprit se vola; ils se regardaient les uns les autres et voyaient en leur frère un ennemi à exterminer. Les chiens alors se ruèrent les uns sur les autres, persuadés de continuer le combat, laissant à côté d’eux les véritables ennemis. Ce fut le spectacle horrible d’une armée qui s’entredéchirait. Les hommes de Callas, tout baignés et apprêtés, se jetaient les uns sur les autres et se mordaient la chair jusqu’à la mort. Ils riaient de démence en se tuant, dansant parfois sur le corps de leurs amis d’enfance. Art Callas, animé comme un ogre fou, cherchait des yeux partout quelqu’un de son clan pour lui ouvrir les flancs et boire son sang.

Lorsque le reste de l’armée comprit que non seulement les hommes d’Art Callas ne combattaient plus, mais qu’en plus ils s’entretuaient, la panique courut d’un point à un autre du front. Tous alors se mirent à courir pour échapper à la mort. Le cri ulcéré de Quoi ne parvenait à retenir personne; chacun ne pensait plus qu’à sauver sa vie. Les cavaliers piquèrent les flancs de leur monture; les guerriers jetèrent à terre leurs boucliers et leurs armes pour pouvoir courir plus vite. Tous se dirigèrent vers les portes de Massa Bas pour se mettre à l’abri. Prés d’un hery, arrêté dans sa course par son bouclier, rim, du plomb planté en plein cœur, s’effondra; la vie s’échappait de lui, et il s’écroula à terre, la pique plantée droite dans la colonne vertébrale.

L’armée était en déroute, pressée par les glaives ennemis qui marchaient sur ses talons et fauchaient tous ceux qui étaient trop lents. Seul Harkat, la sq, en battant horrible et dérisoire du thé encore, tua le dernier de ces hommes d’un coup de masse qui lui broya les cervicales. Alors seulement, le sort de Bandiagara se dissipa, et Arkale, se remettant à ses esprits, vit à ses pieds des dizaines d’hommes qu’il connaissait. Ils étaient juchés sur une montagne de corps, et le sang qui leur couvrait le visage était le sang familier des siens. Il serait resté là, écrasé de terreur, la tête dans les délits, non, le visage baigné de pleurs; Sango Kerim ne l’avait pas emmené avec lui, escorté par les hommes Fougères pour le mettre à l’abri dans l’enceinte de Massa Bas.

Lorsque le dernier verrou à feu, en trident, de Massa Bas et que le bâton énorme de la porte furent fermés, une immense clameur de joie retentit dans la plaine. La moitié des hommes de Ma Saab avait été massacrée. À l’intérieur des murailles, personne ne parlait, et les guerriers reprenaient leur souffle. Lorsqu’ils parvinrent à nouveau à respirer, ils se mirent à pleurer en silence, et leurs mains, leurs jambes, leur tête tremblaient comme tremblaient les corps des vaincus dans la panique du repli. Les hommes de Quoi avaient abandonné leur campement sur les collines sud de Massa Bas, et c’est avec dégoût qu’ils virent, du haut des murs, les cavaliers de race à mis contourner la ville et s’emparer de leurs tentes, de leurs vivres et de leurs bêtes. Tout était perdu; il n’y avait plus rien à faire. Des hurlements de joie leur parvinrent de là-bas et achevèrent de leur apporter la désolation. Art Callas, surtout, faisait peine à voir. Il déambulait sur les remparts, on murmurait son nom parmi les siens. Il hurlait de douleur et se griffait la peau en maudissant le ciel. Il vomissait par-dessus les murs à la seule idée de ce qu’il avait fait. Il se frappait le front contre le mur en hurlant: « Mondial gars, après toi souffrir, Bondi à Garad, tu prieras pour mourir lorsque je te tiendrai entre mes doigts. Que le ciel m’accorde désormais d’être pour mes ennemis le pire des fléaux, celui qui ne craint plus les coups et ne recule jamais.»

Une profonde torpeur écrasait Massa Bas; le poids du malheur et de tous les esprits. Les hommes ne voulaient plus rien; ils n’avaient plus aucune force. Ils se seraient tous laissés porter par la mollesse du désespoir. Cybard Nat, le vieux mâcheur de drogue, ne s’était pas levé et les avait sortis de leur torpeur. Il parla de tout ce qu’il restait à faire, du temps qui était précieux et de la nécessité de s’organiser pour les combats de demain. Alors, sous l’impulsion du vieillard hirsutes qui roulaient les yeux de drogués, la cité de Massa Bas se réveilla et se prépara à son siège. Tous les habitants participèrent; hommes, enfants et femmes travaillèrent toute la nuit. Les portes furent fortifiées; les brèches dans les murs furent colmatées. On organisa le rationnement dans les caves immenses du palais en entreposant les réserves de nourriture: le blé, l’orge, des jarres d’huile, la farine. Les caves des habitants furent aménagées en réservoirs. Tôt, la ville entière prit des airs de place forte. On entendait les rues policées, le cliquetis des armes et le martèlement des sabots sur le pavé. On se préparait pour un avenir qui creuserait le visage des habitants et fissurerait les murs.

Hey, de fin cette nuit-là, après la razzia que Reims avait mis en grille sur les collines du sud, un conseil fut organisé dans le camp des nomades. On distribua les butins de guerre. Puis, alors que Sango Kerim, Donghai et Bandiagara buvaient un doux alcool de myrte et de sable, Rassam Illac se leva et déclara: «Sango Kerim, je ne te parle que du vin que tu bois et de celui de la victoire. Et je bénis ce jour qui a vu notre armée enfoncer les lignes ennemies. Il est temps de décider maintenant de ce que nous ferons demain. Pour ma part, je dirais mon opinion; on sort des tours. J’ai longuement réfléchi. Le vent quitte ses terres; nous avons eu ce que nous voulions. Nous avons humilié l’adversaire au combat; tu as obtenu la femme que tu étais venu chercher. Il n’y a plus rien à attendre de cette guerre.»

Mondial Gars bondit de son siège et répondit: «5000 Hague, comment peux-tu dire une chose pareille? Quel genre de guerrier es-tu pour vouloir renoncer au butin lorsque tu as obtenu la victoire? Massa Bas est là, et elle est à nous; le prix de nos combats nous attend. Pour ma part, je le dis ici, j’attends le jour de recevoir mon dû, et de le recevoir de la main de Sango Kerim, et je ferai tout pour que ce jour soit demain.»

«Il a raison,» ajouta Adam Gars. «Le plus dur est derrière nous; il ne nous reste plus qu’à prendre Massa Bas. Cette ville, je vous l’ouvrirai de mes propres mains. Je ne me bats pas pour le reprendre à 5000 Hague; je me bats parce que Sango Kerim me l’a demandé. Il est venu chercher ici une femme qui lui avait été promise. Cette femme est maintenant parmi nous. Ce n’est pas une autre guerre qui commence aujourd’hui, et je ne sais pas ce que nous pouvons en attendre.»

Le pouvoir dit, avec froideur: « Raza Milagre, garde à l’engouement qu’entend Gars; mais avec distance. Je ne te connais pas; dans la garde, titille finalement nous sommes alliés, mais l’amitié que nous portons tous deux à Sango Kerim, ce n’est pas pour toi que je me bats. Que me fait à moi que ce soit toi ou ton frère qui règne sur Massa Bas? Ne l’oublie pas, Dang Gars, je ne fais rien pour toi.»

C’est alors que Sango Kerim prit la parole: «Quoi aurait l’air à 5000 Adci? Je partais cette nuit, emportant comme un voleur la femme que je suis venu chercher. Elle est la fille du roi Tsongor. Ce ne sont pas les sentiers nomades du désert que je veux lui offrir pour toit, mais sa ville reconquise; elle ne saurait vivre ailleurs. Son père me dirait, entre ces temps de mort, s’ils apprenaient que j’ai fait de son héritière une errante. Cette ville est à nous; il n’y a pas de victoire si nous ne parvenons pas à la prendre. J’ai dit ce que j’avais à dire, et je ne regrette pas d’avoir parlé.»

«Aucun de vos arguments ne me convainc,» répondit Sa Minable. «C’est le goût de la victoire que j’entends dans vos bouches; je le reconnais, mais je vois que je suis le seul à penser au départ. N’ayez crainte, je resterai. Fu Raza Gilan n’est pas un lâche, mais souvenez-vous de cette nuit où tout aurait pu s’arrêter, et priez pour que nous n’ayons jamais à regretter sa douceur de myrte.»

C’est ainsi que la guerre se prolongea, et que le lendemain matin, les armes nomades se présentèrent de nouveau devant les murs de Massa Bas. Les hommes de la ville se pressaient sur les remparts; ils avaient préparé toute la nuit des chaudrons d’huile et des pierres meurtrières pour repousser les assauts de l’ennemi. À l’instant où Sango Kerim allait donner le signal de la charge, on entendit un hurlement qui venait de la haute colline des guerriers Cendres. Et tout le monde se retourna. Une troupe d’hommes était arrivée sur la colline la plus en longueur. C’était Oriot qui commandait aux Cendres, un peuple sauvage qui vivait dans les hautes montagnes de Kratos. Il avait promis à Sango Kerim leur concours, mais n’était jamais venu. C’était une armée redoutable de 20 000. Sango Kerim sourit et se dressa sur ses gens pour saluer Oriot. Les cavaliers Cendres étaient arrivés en effet, mais au fur et à mesure qu’ils approchaient, un murmure de stupéfaction coupa les rangs de l’armée. Ce n’était pas la grande armée d’Oriot qui se présentait à eux, mais une poignée d’hommes empoussiérés; ils étaient une centaine à peine, le visage amaigri, les armes émoussées. C’était une petite troupe de cavaliers ahuris qui s’avançait jusqu’à Sango Kerim et lui dit: «Je te salue, Sango Kerim.»

«Ne me regarde pas ainsi; je sais que ce n’est pas cette poignée d’hommes que tu attendais. Je te raconterai, si tu le désires et si Dieu me prête vie, les épreuves que nous avons endurées pour venir jusqu’à toi. Sache seulement que c’est à la tête de mon armée entière que j’ai quitté les montagnes Kratos, et qu’il ne reste aujourd’hui que ceux-ci. Mais les hommes que tu vois ont subi tout combat; ils ont enduré des tonnes de privation et de douleur pour venir ici; que plus rien maintenant ne saura les arrêter. Chacun d’eux crois-moi, vos sens de saisons. Je te salue, Oriot, et chacun de tes guerriers. J’écouterai avec soif le récit de vos épreuves lorsque nous aurons mis à sac Massa Bas. Pour leurs allées aux compliments, reposez-vous; faites peut-être faux monture et attendez que le soleil se couche et que nous revenions du combat. Alors nous pourrons, ensemble, boire des frères, et je laverai moi-même les pieds meurtris par les contrées que tu as dû traverser pour tenir promesse de ta fidélité.»

«Je n’ai pas traversé un continent,» répondit Oriot, «ce pour venir me coucher pendant que vous vous battiez. Ces 100 hommes là sont devenus des ready, des bêtes sauvages que plus rien ne fatigue. Montre-nous où est le mur que nous devons abattre, et que l’heure du combat sonne pour nous.»

Sango Kerim fit signe, et fit ranger la troupe des Cendres. Avec ce nouveau soutien, ils se dirigèrent dans la plaine, entraînant avec eux des milliers d’hommes qui engloutissaient la terre sous leurs pieds. Le gros de la troupe se précipita sur la porte centrale dans l’espoir de la faire céder. Pendant ce temps, les Tonga, qui connaissaient mieux que personne la cité, tentèrent d’y pénétrer par la vieille porte de la tour. Tout semblait sourire aux armées nomades tandis que les combattants de Massa Bas se pressaient à l’est pour essayer d’endiguer la vague des assaillants. D’Hendaye, sa garde personnelle, fit sauter sans difficulté le bois vermoulu de la porte de la tour, et c’est ainsi que les premières rues de la ville furent conquises. Les combats commencèrent immédiatement. La nouvelle parvint à Sakho; l’écho de la porte de la tour avait cédé, et Dang avait pénétré dans la ville. Il n’avait que peu d’hommes opposés à cette attaque dégarnir la muraille; s’était risqué d’être engloutis par les me dis, où il ordonnait. Redon qu’aux vieux Barnak, à s’égayer, drogués, de tenir tête. Seul là, d’un Tonga et aux marcheurs de drogue se joignit à Dallas. Il semblait être devenu, depuis la reprise des combats, un dément enragé.

La bataille fut horrible et dura tout le jour. À la peau si fière, veuve de Tonga, Arkale et Barnak opposèrent une résistance tenace. Le mur qu’ils formaient semblait infranchissable. Dengue enrageait; le palais était là, à cinq cents mètres à peine. Il le voyait; il lui suffisait de passer cette poignée d’ong pour reprendre la ville à son frère, mais rien n’y faisait. Art Callas se battait comme un dément. Il haranguait ses ennemis, mais les provoquait, venait de les chercher; lorsque ceux-ci hésitaient à attaquer, le vieux Barnak, ivre de drogue, semblait danser entre les morts. Aucune pique, aucune flèche ne pouvait l’atteindre. Il parait tous les coups, mais ses compagnons, ensemble, étaient animés par une vigueur de danseurs. Ils reculèrent donc à petit à petit. Alors, furieux de ne pas parvenir à pénétrer dans Massa Bas, il ordonna aux siens de tirer sur les maisons environnantes des flèches enflammées. Il mit le feu où il pouvait, et le feu, comme une contagion, se propagea de toit en toit, libérant partout une immense fumée. Les habitants, terrorisés, coururent d’un point à un autre avec de pauvres récipients. Art Callas et Barnak repoussaient, avaient repoussé Tonga et colmaté la brèche, mais le feu mangeait désormais la cité.

C’est lorsqu’ils furent montés dans les collines, un à tomber deux jours, que Sango Kerim et ses hommes s’aperçurent que la ville brûlait. Ils voyaient le spectacle de ces milliers d’hommes qui tentaient de lutter contre les flammes plus hautes que les tours; les lourdes nappes de fumée qui s’élevaient de Massa Bas portaient l’odeur triste des maisons disparues. Dans la principale nuit tombée, Massa Bas hurlait comme un homme brûlé au visage. Lorsque Dang arriva enfin, heureux malgré la terreur qu’il avait su provoquer, dans la ville, Samia l’attendait immobile, les yeux rivés sur lui. Et lorsqu’il descendit de cheval, elle le gifla devant tous ses enfants et devant les chefs de l’armée: «C’est ainsi que tu rends hommage durant les hommages funéraires, tempère? Je crache sur tant craint qui a pensé par bêtise et stupidité sont guéris.»

Mortifié par le spectacle des flammes qui ravageaient la cité de son enfance, il promit à 5 Milliards qu’aucune attaque ne serait lancée tant que les habitants de Massa Bas ne seraient pas venus à bout de l’incendie. Mais un masque de douleur était tombé sur le visage de 5 Milliards que rien ne pouvait faire disparaître. Dans la salle mortuaire du palais, Khattab aux Longues était descendu auprès du cadavre du roi. Il appliquait sur le corps du mort des bandelettes mouillées pour que celui-ci ne sèche pas et ne finisse pas par prendre feu. Le roi Tsongor se demanda tout d’abord ce que Khattab, aux aveux, allait faire de son vieux corps mort: «Kata Bollanga Gars, que fais-tu? demande-t-il. Est-ce que tu prépares mon cadavre? Est-ce que tu me couvres d’huile? Je ne sens rien, et tu n’as pas besoin de t’occuper ainsi de moi; à moins que le temps ne soit pas plus vite que je ne le crois, et que mon corps ne commence à se décomposer malgré les bandelettes et les anglais. Que fais-tu? Tu as beau longa, et pourquoi ne me réponds-tu pas?»

Khattab aux Longues entendait la voix du vieux Tsongor, mais il ne pouvait répondre; ses lèvres tremblaient, et il gardait la tête baissée et continuait à humidifier le cadavre. Il faisait chaud, et la sueur lui coulait du front; ces gouttes de sueur se mêlaient aux larmes qu’il ne parvenait pas à retenir. Elles tombaient sur le corps du vieux roi; elles rafraîchissaient la dépouille du souverain. Encore, le corps s’inquiéta de ce silence: «Pourquoi ne me parles-tu pas, Kata Bollanga? Que se passe-t-il à Massa Bas?»

«Kata Bollanga ne pouvait se taire plus longtemps: «Si ta peau pouvait sentir le chaud et le froid, tu ne demanderais rien de son corps. Si tu pouvais inhaler l’air de cette pièce, tu n’aurais rien à apprendre de moi. Je suis sans saveur, Kata Bollanga; par dix mois tout brûle, Tsongor; Massa Bas en flammes; la chaleur de l’incendie me fait aussi jusqu’ici; c’est pour cela que je m’agite auprès de toi. Tu ne sens pas; ta peau est brûlante comme la pierre tout autour de toi. Tu ne parleras pas, look, et attend braz; et d’un coup, si je ne fais ce que je dois, je découvre le corps de bandelettes mouillées; chute, asperge d’eau pour que tu ne flambe pas.»

Le vieux roi resta sans voix. Du fond de sa nuit, il ferma les yeux; il lui semblait sentir maintenant l’odeur de l’incendie; il la laissait l’envahir tout entier. Oui, il était maintenant dans la fumée épaisse, face à des hautes flammes scintillantes; l’odeur de brûlé tout autour de lui. Il la sentait. Alors, tout doucement, il parla à nouveau, comme un somnambule, égaré par le rêve qui le traversait: «Oui, je vois tout brûler. Les flammes ont commencé petit, mais vont s’élever, et elles bondissent d’un toit à l’autre, mangeant la ville par quartier, montant pas les attaques, le feu lèche les murs et s’accroche aux tapisseries qui finissent par crouler au sol dans un nuage d’étincelles. Oui, je vois de la terrasse du palais; c’est un vaste brasier qui s’étend à mes pieds; les maisons tombent dans un grand soupir de bois. Dans les quartiers populaires, il ne reste déjà presque plus rien. Le feu s’est propagé là pas plus vite qu’ailleurs; les hommes y avaient construit peu de murs en pierre; ce n’étaient que des baraques de bois et de chopper et tente entassés; tout s’est envolé. Oui, je vois les hommes qui se débattent et luttent contre les murs de feu; tout brûle; tout. J’ai mis ma ville, ma pauvre ville, gelée, construite année après année; j’en ai dessiné moi-même les plans, j’ai surveillé les travaux, j’ai arpenté ses rues jusqu’à en connaître chaque recoin. Elle était mon visage de pierre. Si elle brûle, Kata Bollanga, si elle brûle, c’est ma vie qui part en fumée. Je voulais construire un empire sans limite, bâtir une capitale qui plongerait mon père et son petit royaume dans une préhistoire long, lointaine. C’est Massa Bas qui brûle; je redeviens aussi petit que lui; je suis comme lui, le tyran d’une paire, l’aide est étriquée. Si elle brûle, je n’ai rien offert aux miens; tu as offert, Tsongor, mais on brûle tous présent.»

«Kata Bollanga répondit: «Le roi Tsongor s’est tu à nouveau.» Khattab aux Longues avait fini son œuvre; le corps du roi mort était maintenant humide et hors de danger. C’est alors que Khattab aux Longues entendit le roi parler à nouveau, mais sa voix était lointaine, et il dut se pencher sur le visage du mort pour entendre ce qu’il murmurait: «Ça y est, dit-il encore, ça y est, je les vois; ils arrivent; ils sont là; les premiers produits de Massa Bas; des femmes, des enfants, des familles entières au visage calcinés; ce sont les miens; je les reconnais; le feu les a tuées; ils ont la peau ravagée et le regard éteint; je suis le roi d’un peuple incendié.»

«Kata Bollanga Gars, est-ce que tu les vois comme moi? Tu t’es trompé, quand à Paulhan Gars, ce n’est pas sur moi qu’il faut appliquer des bandelettes; ce n’est pas ma faute qui a besoin d’être étanchée, c’est celle des prunes et de Massa Bas; ce sont eux qui donnent que tu dois caresser. Est-ce que tu les vois? Je n’ai rien; vous voyez, je n’ai rien à vous offrir; mais je pleure sur les brûlés de Massa Bas, et je pose délicatement chacune de mes larmes sur son corps supplicié, en espérant qu’elles pourront vous soulager.»

La voix de Tsongor se perdit. Khattab aux Longues se releva; il vit alors que le cadavre du roi pleurait de grosses larmes d’eau pour soulager la peau des brûlés. Au dehors, la ville continuait de se tordre dans les flammes. Pendant une semaine, des maisons brûlèrent, et pendant une semaine, la guerre fut suspendue. Les assiégés luttèrent jour et nuit contre l’incendie, et l’armée nomade contemplait interdite le spectacle de cette splendeur de pierre qui partait en fumée. Au septième jour, enfin, les flammes furent vaincues. Les habitants de Massa Bas portaient tous sur le visage un masque noir de fumée; les cheveux brûlés, la peau tannée par la chaleur des flammes, les vêtements couverts de suie; ils étaient épuisés. Des rues entières étaient couvertes de braise; des maisons s’étaient effondrées; aux amas de pierres se mêlaient les silhouettes de poutres noircies. Une partie des réserves étaient perdues; il ne restait plus rien; plus rien que les souvenirs terrifiants de ces flammes gigantesques qui, des jours après, continuèrent encore de danser dans l’esprit des habitants épuisés.

Loin de l’incendie de Massa Bas, Souba continuait sa route; il approchait de Sara Mine. D’un fil suspendu, il apercevait déjà ses hautes murailles. Sara Mine n’était, après Massa Bas, la deuxième perle du royaume; une ville élégante, construite dans une paire pâle du prenez à la lan à la lumière du soir; des éclats roses; une ville construite sur les hautes falaises qui dominent le mr. Le vieux Longueur avait aimé cette ville; il y avait souvent. Ces journées sont jamais ordonnées de changements durant toute sa vie; il s’était tenu à dessein éloigné de la gestion de la citadelle pour que rien ne porte sa marque. Il ne voulait pas se l’approprier. La citadelle de Sara Mine était belle à ses yeux parce qu’elle ne lui ressemblait pas; c’est pour cela qu’il aimait y venir; il était comme un étranger curieux de chaque bâtiment, admiratif de l’architecte de la lumière et de…

Cette étrange élégance sur laquelle veillait mais qui ne lui devait rien, il avait offert à cette ville. Un de ses plus vieux compagnons, Malongo, mais après quelques années de règne, Malongo mourut emporté par la fièvre. La coutume aurait voulu que Tsongor nomme un autre chef de guerre, à sa tête, un autre compagnon de longue date, pour le remercier de sa fidélité et montrer à tous de quel présent Tsongor couvrait ceux qui le suivaient. Mais ce n’est pas ce qu’il fit.

Mungo avait réussi, par sa douceur, à s’attacher les habitants de Sarah Mines. On le vit avec passion. Il avait administré sa ville avec intelligence et générosité. Son corps, vingt nuits même, assister au trépas de Mungo. Il pleura avec le peuple de Sarah Mines. Il arpenta en silence les rues de la cité, athènes sous la chaleur, au milieu d’une foule en pleurs. Il comprit à quel point son vieux camarade avait été aimé de cette ville et décida que le pouvoir reviendrait à Shalamar, la veuve de Malongo. Il la connaissait bien. Elle avait été, elle aussi, de tout leur combat, suivant partout son époux, dans les campagnes, dans les palais, partageant la peur des années de guerre et le faste des années de règne. Elle n’avait jamais rien demandé et fut la première et l’unique femme du royaume à être élevée à un tel rang. Les habitants de Sarah Mines acceptèrent avec joie cette décision.

Les années passèrent, et Shalamar s’occupa de sa ville avec amour. Quand des chefs venaient en visite, elle le faisait avec humilité, se considérant comme un invité et non comme une reine. Elle avait toujours voulu cela, que Shalamar croît dans une bienveillante liberté.

Lorsque Subban pénétra dans la citadelle, la nouvelle de la mort de son père l’avait précédée. On eût dit que la ville attendait: dans la grande rue, sur les places, au croisement des rues, la foule regardait Subban s’approcher. Toute activité avait cessé. Plus personne ne parlait même à haute voix. C’est sur la haute terrasse du palais que Shalamar reçut son hôte. L’endroit dominait la mer, un pic d’un aspect terrifiant où planaient les oiseaux marins. Shalamar était vêtue de noir. Lorsqu’elle vit Subban, elle se leva et s’agenouilla à terre. Le fils du roi fut surpris de ce geste. Il avait appris par son père que Shalamar était une grande reine. Il voyait devant lui une très vieille femme, usée par le temps, et cette femme altière s’agenouillait devant lui. Il comprit que c’était devant l’ombre de son père qu’elle se prosternait. Avec douceur et attention, il l’aida à se relever et la remit sur son trône. Elle lui présenta alors les condoléances de son peuple. Et comme Subban ne disait rien, elle fit appeler une chanteuse qui entama pour eux des chants funéraires. Sur cette terrasse qui dominait le monde, avec la mer qui battait les rochers au pied des falaises, Subban se laissa envahir par le chant et la peine. Il pleura. C’était comme si son père était mort aujourd’hui à nouveau. Les années qui s’étaient écoulées depuis son départ n’avaient rien apaisé. La douleur était suffocante. Il lui semblait qu’ils ne parviendraient jamais à l’apprivoiser. Shalamar pleurait. Elle attendit patiemment, se remémorant elle aussi tous les instants de sa vie avec Senghor. Puis, après un temps, elle lui demanda de venir plus près d’elle, le saisit des deux mains comme elle l’aurait fait à un enfant et lui demanda, avec une voix douce et maternelle, ce qu’elle pouvait faire pour lui. Il pouvait tout demander, au nom de son père, au nom de son souvenir. Sarah Mines ferait tout.

Subban demanda que l’on organise un jour de deuil dans la ville, que des sacrifices soient faits. Il demanda que Shalamar partage le deuil de masse avec sa sœur de pierre. Puis il se tut à nouveau. Il s’attendait à ce que Shalamar donne immédiatement des ordres, mais elle n’y fit rien. Elle regardait la silhouette des tours et des terrasses qui se découpaient sur le bleu du ciel et de la mer mêlée. Puis elle se tourna vers Subban. Son visage avait changé. Ce n’était plus celui d’une vieille femme attristée, quelque chose de plus dur, de plus à pied se dégageait maintenant de ses traits. C’est alors qu’elle se mit à parler, à une voix de caverne qui charriait toute une vie de peine et de douceur: «Écoute-moi, Subban, écoute bien ce que je vais te dire. Écoute-moi comme un fils écoute sa mère. Ce que tu me demandes, au nom de Senghor, je le ferai. Mais ne me demande pas cela. Tu n’as pas besoin de redonner quoi que ce soit pour que Sarah Mines pleure. Son corps est mort, et c’est pour moi comme si toute une partie de ma vie venait de glisser doucement dans la mer. Nous le pleurons, nous, tu auras plus de dix jours. Laisse-nous organiser les cérémonies funéraires comme nous l’entendons, et tu verras que ton père sera pleuré comme il se doit. Écoute-moi, Subban, écoute. Je connaissais mon père. S’il t’a envoyé sur les routes de son royaume, ce n’est pas pour faire de toi le messager de sa mort. Il n’a pas besoin de toi pour que le royaume entier se mette en deuil. Si je connaissais mon père, je ne peux penser qu’il faudrait la vigilance d’un de ses fils pour que Sarah Mines le pleure. C’est autre chose qu’il attendait de toi. Laisse-nous, Subban, nous nous en acquitterons abondamment. Ici, à Sarah Mines, on ne t’a pas élevé pour que tu pleures. Il est temps que tu t’occupes du deuil. Ne sois pas irrité par mes paroles. J’ai connu moi aussi plus d’une fois la douleur de la perte. Je sais le voluptueux vertige qu’elle procure. Il faut se faire violence et déposer le masque des pleurs à tes pieds. Ne cède pas à celui qui a tout perdu et qui, encore aujourd’hui, a besoin d’un fils, pas d’une pleureuse.» Elle se tut. Subban, tourné plusieurs fois tandis que Shalamar parlait, avait voulu l’interrompre. Il se sentait offensé, mais il avait écouté jusqu’au bout, car il y avait dans sa voix une autorité naturelle et pénétrante qui lui disait qu’elle avait raison. Il resta interdit. Cette vieille femme aux mains ridées, cette vieille femme souveraine, venait de le gifler de sa voix rocailleuse. «Tu as raison, Shalamar, » pensa Subban. Des paroles plus fortes, plus pleines, jamais il n’en avait entendu que celles qui sortaient de sa bouche. «Oui, Shalamar, à toi le deuil et les pleureuses. Fais que Sarah Mines fasse comme bon lui semble, comme elle l’a toujours fait. Tu as raison, Senghor ne m’a pas envoyé ici pour pleurer. Il m’a demandé de construire, pour son royaume, sa tombe. Au fait, ce tombeau, pour dire ce qu’il fut. C’est ici que je veux construire le premier, dans cette ville clé. Oui, que commence mon immense chantier.» «Tu as raison, Shalamar.» Subban prit le lourd voile noir que les femmes de Sarah Mines lui avaient offert et le déposa dans les mains de la vieille reine. Elle avait retrouvé son visage de reine. Elle souriait devant ce jeune homme qui avait eu la force de l’écouter. Il prit le voile, puis fit signe à Subban de s’approcher, tandis qu’elle l’embrassait sur le front. Elle lui murmura: «N’aie pas peur, Subban, fais ce que tu dois. Je pleurerai pour toi, pour Sarah Mines, pour toi. Tu peux aller, et affronter la pierre.»

Le siège de Massada se poursuivit. Jour après jour, tandis que les guerriers de Kouamé et de Sakho tentaient de repousser l’ennemi sur les remparts, les habitants eux-mêmes débarrassaient les gravats, nettoyaient les rues, exhumaient les ruines encore tièdes que les flammes avaient épargnées. Les récipients de gravats, de cendres et de débris étaient utilisés pour repousser l’ennemi, en les jetant à plein vol sur les assaillants. Massada vomissait de longues coulées de poussière et de cendres du haut de ses murailles. À l’intérieur, la ville s’était organisée et était assujettie à l’économie de guerre. Les chefs donnaient l’exemple. Quan, Sakho et Diba vivaient et mangeaient avec mesure. Ils partageaient leur ration avec leurs angles et donnaient à tous les travaux d’aménagement. Il n’y avait pas d’issue. La ville était encerclée, les réserves s’épuisaient, mais tous faisaient mine de ne pas y penser et de croire qu’une victoire était encore possible.

Les semaines passèrent, et les visages se creusèrent. Aucune victoire ne venait. Chaque jour, les guerriers de Massada parvenaient, au prix d’un effort chaque fois renouvelé, à repousser les assaillants. Personne, depuis l’intrusion de Dong Anh, n’avait réussi à mettre à bas une porte ou à prendre un bout de mur. Et dans le camp des nomades, les ongles perdaient patience. Mondial, Grit et Oriol, surtout, maugréaient contre ces murs qui ne voulaient pas tomber. Ils pressèrent Songor pour qu’il réitère la stratégie qui avait si bien fonctionné avec Tanga. Les forces de Massada étaient trop peu nombreuses pour pouvoir soutenir des attaques sur tous les fronts. Il suffisait d’attaquer en deux ou trois points différents. Songor et Rim acceptèrent. Tout fut préparé pour un énième assaut sur Massada. Mondial prit le commandement de la première attaque, Dong Anh amena la seconde, Auriol et Songor devaient frapper en un endroit déserté de la muraille.

La bataille s’engagea. À nouveau, ce furent les cris d’hommes blessés, les hurlements poussés pour se donner du courage, les appels à l’aide, les insultes et le cliquetis des armes. À nouveau, la sueur perla sur les fronts, l’huile coula sur les corps. Des cadavres cloqués gisaient au pied des murailles, les cendres se ruèrent sur la porte de la chouette comme des ogres. Ils étaient une cinquantaine, mais rien ne semblait pouvoir leur résister. Ils éventrèrent les tenants de la porte, cloutèrent, écrasèrent les gardes surpris de se trouver face à de tels géants. Pour la seconde fois, les nomades pénétrèrent dans Massada, et pour la seconde fois, la panique gagna les rues de la ville. La nouvelle courut de maison en maison que les cendres avaient avancé, qu’il tuait tout sur leur passage. Lorsqu’elle parvint jusqu’à lui, le jeune Lee Bocaux se précipita au devant des ennemis. Une poignée d’hommes de Lagarce, pétales de Tongs et Oriol le suivit. La rage illuminait son visage. Ils tombèrent sur la troupe descendante, et au moment où ces derniers envahirent la place de la Lune, une petite place où se réunissaient autrefois les diseurs de bonne aventure et où bruissaient les nuits d’été les douze murmures des fontaines, Lee Bocaux, comme un démon, se rua sur l’ennemi. Il perça des ventres, sélectionna des membres, transperça des torches et des figures. Lee Bocaux se battait sur son sol pour défendre sa ville, et la rage qui l’animait semblait ne jamais devoir le quitter. Il frappait sans cesse, éventrant les lignes ennemies de toute sa fureur. Les ennemis tombèrent à la renverse sous la force de ses charges. Soudain, six, dix, empreintes de pas s’arrêtèrent à ses pieds. Il pouvait les tuer, mais ne le faisait pas. Il resta ainsi, le brun suspendu un temps infini. Il avait reconnu son ennemi, c’était Songor Kerim. Leurs yeux se croisèrent. Lee Bocaux regarda le visage de cet homme qui, pendant si longtemps, avait été son ami. Il ne pouvait se résoudre à le frapper. Il sourit doucement. C’est alors que Ross s’élança. Il avait vu toute la scène, il voyait que Songor Kerim pouvait mourir à tout moment. Il n’hésita pas et, de tout le poids de sa masse, écrasa le visage de Lee Bocaux. Au sens corse, a fait ça la vie déjà. Un puissant gémissement de satisfaction sortit de la poitrine de Ross. Songor et Rim s’effondra, à genoux. Il lâcha ses armes, enleva son casque et prit dans ses bras le corps de celui qui n’avait pas voulu le tuer. Son visage était un cratère de chair et de cervelles. C’est en vain que Songor Kerim chercha le regard qu’il avait croisé quelques secondes auparavant. Il pleurait sur Lee Bocaux, tandis que la bataille faisait rage autour de lui. La garde spéciale avait assisté à la scène, et une fureur profonde souleva les hommes. Ils poussèrent de toutes leurs forces les cendres et voulurent récupérer le corps de leur chef, ne pas l’abandonner à l’ennemi, mais voulaient l’enterrer avec ses armes auprès de son père. Devant leur violente poussée, les Aurions durent reculer. Ils abandonnèrent le corps, ils abandonnèrent la place de la Lune. Ils prirent Songor et Rim, qui n’avait plus de force, et ressortirent de l’enceinte pour échapper aux hommes de la garde qui les poursuivaient en hurlant. La nouvelle de la mort de Lee Bocaux se répandit en même temps sur Massada et sur le camp des nomades. Songor ordonna le repli de ses troupes. Cette journée, pour lui, était maudite, et plus aucun coup ne devait être porté. Il remontait au campement lentement, sans parler, comme une armée vaincue, tête baissée. Pendant ce temps à Massada, les cris aigus des pleureuses commencèrent à retentir de partout, montées des plaintes. La cité pleurait un de ses enfants. Songor envoya Ross à Milad annoncer à Sakho qu’il pouvait enterrer son frère en paix. Les guerriers nomades restèrent sur leurs collines. Dix jours de deuil furent décrétés. La guerre, une nouvelle fois, fut suspendue. Le corps de Lee Bocaux fut nettoyé, et les pieds ont été enterrés dans la crypte du palais avec ses armes. Durant dix jours, des pleureuses se relayèrent sur la tombe pour étancher la soif du mort avec les larmes des vivants.

Dans la salle du catafalque, le roi Tsongor s’était levé. Son corps décharné, le vieux mort, était si maigre qu’il semblait, par endroits, transparent. Taabo, Long, Canton, Plesse, Hongrois, médusés, crurent Tsongor revenir d’entre les morts. Puis il vit le visage du roi, comprit que c’était la douleur, une douleur aiguë, qui l’avait fait se lever ainsi. Il restait là, debout, muet, aucun son ne sortait. Il fit un geste de la main, comme pour désigner quelque chose qu’il ne pouvait nommer. Khattab aux Longues Cheveux, les yeux fixés sur lui: «Que veux-tu de moi, Senghor?» Le roi ne répondit rien et s’approcha encore de son ami. Sa fixité de mort confirmait à ses traits quelque chose d’insoutenable. Khattab aux Longues Cheveux parla à nouveau: «Tu l’as vu, n’est-ce pas? Tu as vu mon fils. Tu as vu, tu as vu ton fils passer devant toi. Tu t’es agenouillé à ses pieds, mais tes bras n’ont rien pu embrasser. Ou peut-être as-tu seulement rester figé, sans pouvoir faire un pas. Tu as regardé le doux sourire de Lee Bocaux, c’est cela, n’est-ce pas?» «Oui, je sais.» «Que veux-tu de moi, Senghor?» Le silence à nouveau. Khattab aux Longues Cheveux vit les yeux écarquillés de son ami, ses lèvres doucement frémir. Khattab aux Longues Cheveux tendit l’oreille. Un son lointain lui parvint. Il se concentra. Le roi Tsongor parlait tout bas. C’était une mélopée toujours répétée. Khattab aux Longues Cheveux écouta. Lui, c’était cela, le même mot répété à l’infini, sortant des lèvres du mort avec toujours plus de force jusqu’à remplir la salle tout entière. Le même mot que le cadavre ne faisait que répéter, avec les yeux fixés sur Kata Bollanga: «Rowland…mois…rôle…à…moi…aulas…mois…» Khattab aux Longues Cheveux ne comprit pas. Il crut que Senghor parlait de Reebok, au la douleur l’envahisse, et il aurait voulu pleurer. «Tu sais que si je le pouvais, je te rendrais ton fils,» dit-il, «mais j’ai étendu moi-même le linceul sur son corps. Il n’y a rien que je puisse faire.» Songor l’interrompit. Sa voix était plus forte maintenant, plus assurée. La pièce, en elle-même, il parlait maintenant comme il le faisait autrefois, mais ce n’était plus le doux murmure d’une voix qui prend plaisir aux méandres d’une conversation. C’était une voix rocailleuse qui donne des ordres. «La pièce que je t’ai donnée, Kata Bollanga, rends-la moi. Je ne vais pas au-delà, c’est fini. Je l’ai vu, oui, le sourire aux lèvres, la moitié du visage écrasé. Nos regards se sont croisés. Il ne s’est pas arrêté. Son sourire a glissé sur moi. La pièce que je t’ai donnée, Kata Bollanga, il est temps de me la rendre. Dispose-la entre mes dents, et serre bien ma mâchoire de mort pour qu’elle ne tombe pas. Je m’en vais. Je ne veux plus voir ça. Non, ils passeront tous un par un, tous, au fil des années. Lee Bocaux et le premier. Je vais être le spectateur de la lande saignée des miens. Prends un mois que je repose en paix.»

Kata Bollanga était resté assis, prostré face au cadavre de son souverain, tête baissée. Lorsque Songor eut fini, il se leva lentement et se déplia de toute sa taille. Vivant, ils étaient face à face à nouveau, comme ce jour lointain où le Rampons avaient défié le conquérant. Khattab aux Longues Cheveux ne tremblait pas et regarda le roi droit dans les yeux. «Son seuil, et je ne te donnerai rien, Senghor. Tu as voulu toi-même ces souffrances auxquelles tu t’es condamné. Je ne te donne rien. Tu m’as fait jurer, tu le sais, quoi qu’il t’ait beau langage, ne reviens pas sur ce qu’il a dit.» Ils restèrent ainsi longtemps face à face. La douleur se dessinait sur le visage de Senghor, des grimace, ça bougeait, semblait vouloir appauvrir tout l’air de la salle. Puis, à nouveau, le murmure inaudible sortit du fond de son corps. Il tourna le dos à Kata Bollanga, retourna à son tombeau et reprit son immobilité de mort. Seul continuait à monter de son corps décharné, sept films suppliant: «Rends…la…mois…rendant…mois…» Pendant trois jours entiers, Songor murmura dans le silence épais de la cave. Khattab aux Longues Cheveux lui serra la main de toutes ses forces, pour qu’il sente sa présence jusque dans sa mort, pour qu’il ne doute pas de sa fidélité. Mais il ne rendit pas la vieille pièce rouillée. Il attendit, écrasé par la douleur, que la mélopée s’épuise et que la mort du roi retourne au silence.

Samia, pendant dix jours, se tint sur la crête de la colline. Elle contemplait Massada. Elle laissait monter jusqu’à elle les rumeurs de la foule, on pleurait et la musique lente des cérémonies. Elle ne parlait plus à personne depuis ce jour-là où elle avait insulté Songor. Elle vivait réfugiée dans sa tente. Elle avait maintenant la confirmation de ce qu’elle avait toujours su: le malheur était sur elle et ne la lâcherait plus. C’est ce qui prenait également petit à petit Songor et Rim, qui confia à son ami Raza Gilan: «Demain, les combats reprendront. Et je te le dis, Raza Gilan, une peur étrangère néanmoins passe par mourir ou d’être vaincu. Non, cette peur-là, nous la connaissons tous: la peur de pénétrer à nouveau dans Massada. Car à chaque fois que nos troupes sont entrées dans la ville, ce ne fut pour moi que douleur et consternation. D’abord l’incendie où j’ai vu disparaître les tours de mon enfance, puis la mort de Lee Bocaux.» Raza Gilan l’écouta et répondit: «Je comprends ta peur, Songor. Elle est juste, et il n’y a pas de victoire.» Et il avait raison. Songor Rim comprit. Il regardait la ville à ses pieds qui se préparait au combat du lendemain, et il sut que le siège de Massada était une folie. Au fil des jours, des mois, des années qui viendraient, ils ne connaîtraient plus que le rythme alterné des victoires et des deuils, et chaque victoire même aurait un goût profond de blessure, car elles seraient obtenues sur des hommes et sur une ville qu’il aimait.

Subban commença le chantier du premier tombeau de Songor. Shalamar lui ouvrit les portes de son palais. Elle lui offrit ses plus grands architectes et ses maîtres ouvriers. La ville ne tarda pas à raisonner d’une activité incessante de contremaîtres. C’est dans les jardins suspendus de Sarah Mines que Subban décida de construire le tombeau. C’était le point le plus élevé de la citadelle. Les jardins s’étendaient dans une succession de luxuriantes terrasses d’escaliers. Les arbres fruitiers faisaient de l’ombre aux fontaines. La vue embrassait toute la ville, la silhouette des tours et de la mer. N’oublie pas, lui dit Subban, d’aménager la plus vaste des terrasses pour que l’on puisse y ériger un palier. Ils le voulaient dans la pierre blanche du pays. Il fallut des mois entiers de travail acharné pour que naisse la silhouette du tombeau. L’extérieur était pure et éclatant. Dans les salles de haute stature, la nuit impassible sur le marbre des tables. Lorsqu’enfin l’ouvrage fut achevé, Subban invita Shalamar à parcourir le tombeau avant qu’il ne le fasse scellé à la porte. Ils marchaient tous deux en silence, déambulant dans les vastes salles, contemplant le détail des mosaïques sur le pavé ou la splendeur de la vue des balcons. Shalamar était une petite silhouette émerveillée qui caressait souvent du plat de ses mains la pierre des colonnes. Lorsqu’enfin ils sortirent, elle se tourna vers Subban et lui dit: «Ce que tu as construit là, Subban, est le tombeau de Songor, le glorieux. Je te remercie d’avoir offert à Sarah Mines un palais à sa dimension. Ce sera désormais le cœur silencieux de la ville, où personne ne va, mais que tout le monde vénère.»

C’est alors que Subban comprit. Il comprit que ce qu’il devait faire, c’était le portrait de son père. Ce tombeau, comme les sept visages de Songor. Celui de Sarah Mines était le visage du roi auréolé de gloire, de l’homme aux destins d’exception qui, durant sa vie, avait tutoyé la lumière. Il ne restait plus à Subban qu’à décliner les visages de Songor, un timbre pour chacun d’eux, aux quatre coins du royaume, et les sept tombeaux auraient eu ni dire est qu’ils étaient encore. Il lui restait cela à faire: trouver le lieu et la forme que devaient prendre les autres visages. Il partagea une dernière fois la nuit marine de Sarah Mines auprès de Shalamar. Puis, au matin, fit ses adieux et remonta sur son cheval. Il avait laissé le voile noir des laveuses de Massada dans le palais de la vieille souveraine. Elle l’avait accroché à la plus haute tour de la citadelle. Il lui restait un continent à parcourir, tout le royaume à sillonner, maintenant que soupirer, cherchant çà et là un lieu où construire un palais funéraire. C’était une œuvre, c’est un honneur que chaque ville, chaque région espérerait sur sa multitude. Il parcourut le royaume. Aux architectes dans la forêt des baobabs hurleurs, il fit construire une haute pyramide, un tombeau pour Songor le bâtisseur, au milieu des oiseaux aux plumages rougeoyants. Puis il alla jusqu’aux confins du royaume, dans l’archipel des manguiers, les dernières terres avant le néant, les dernières terres où le nom de Songor faisait agenouiller les hommes. Il y construisit une île cimetière, pour Songor l’explorateur, celui qui avait repoussé les limites de la terre, qui avait été plus loin que le plus ambitieux des ongles. Pour Songor le guerrier, le chef d’armée, le stratège militaire, il creusa une immense salle trop grosse, dans les hauts plateaux rocailleux des terres de Centres, là, à plusieurs mètres sous terre. Il commanda aux artisans des milliers de statuettes de guerriers, des grandes poupées d’argile, toutes différentes. Il les disposa dans les caves sombres des souterrains, une armée immense de soldats de pierre tapie sur le sol, comme un peuple de soldats pétrifié, prêt à tout moment à se mettre en branle, attendant patiemment le retour de Songor pour marcher à nouveau.

Lorsqu’il eut achevé le tombeau du guerrier, Subban chercha un lieu où construire un tombeau pour Songor le père, celui qui avait élevé ses cinq enfants avec amour et générosité. Dans les déserts du figuier solitaire, au milieu des dunes du vent et des lézards, il fit ériger une haute tour de pierre ocre que l’on voyait à plusieurs jours de marche. À sa cime, il disposa une pierre de marc, un gros bloc translucide qui irradiait la nuit de toute la lumière accumulée dans la journée. La pierre se nourrissait du soleil du désert et lumineux la nuit comme une femme, comme un phare pour les caravanes. Le visage d’éternité de Songor peu à peu se construisait, dans la sueur et l’effacement de Subban tout entier à sa tâche. Et il lui semblait, à chaque fois qu’il en achevait un, à chaque fois qu’il savait les portes de ces demeures silencieuses et quittait les lieux, il lui semblait entendre comme un soupir, un teint sur ses épaules. Il savait ce que cela signifiait. Son corps était là, à ses côtés, dans ces nuits de rêve et ses journées de labeur. Son corps était là, et ce soupir que Subban entendait à chaque tombeau achevé, il disait toujours la même chose: qui s’était acquitté de sa tâche, que Tsongor devait remercier, à chaque nouveau tombeau, Senghor remerciait. Oui, mais il lui disait aussi, ce soupir, que ce n’était pas encore cela, et que le lieu n’était pas trouvé. Alors, inlassablement, Subban repartit et chercha à nouveau un endroit qui conviendrait pour qu’il puisse sentir enfin sur son épaule le soupir de soulagement de son père.